Remarquée notamment avec son court Sisters (passé par Annecy et Clermont-Ferrand), la Slovaque Andrea Szelesová signe avec Eeny, Meeny, Miny, Moe ! un film chaleureux dont les couleurs et la rondeur du design possèdent un charme irrésistible. Derrière de flamboyants emprunts à la mythologie grecque se cache la fable au pouvoir intelligemment allégorique d’un garçonnet qui rayonne trop pour les autres. Une réussite qui peut s’adresser à tous les publics, au programme du Festival d’Annecy cette semaine. Andrea Szelesová est notre invitée.
Pouvez-vous m’en dire davantage sur votre intérêt pour la mythologie ancienne et la façon dont vous souhaitiez l’incorporer dans votre court métrage ?
La toute première idée que j’ai eue pour ce film était un personnage – ce petit Soleil, un enfant solitaire, assis tout seul, isolé. J’ai commencé à me demander pourquoi ce personnage m’était venu à l’esprit et quelle était son histoire. Je sentais que nous regardions un enfant rejeté à cause de ses différences. Bien que, au fond, son histoire soit assez simple, il était aussi évident que ce personnage avait un lien avec les mythes d’une manière ou d’une autre. Après tout, le soleil est au centre de la plupart de nos mythes. La mythologie contient quelque chose de primitif en elle-même, quelque chose qui vit profondément et qui relie l’humanité à son passé. Ce fort sentiment de nostalgie semblait très approprié pour un film sur l’enfance.

Il y a une forte puissance métaphorique dans Eeny Meeny Miny Moe !. Comment avez-vous trouvé votre équilibre idéal entre un récit simple et l’allégorie ?
Équilibrer ces deux éléments a été un point sur lequel j’ai porté mon attention depuis mon précédent film, Sisters. C’était une histoire fortement allégorique sur la manière de faire face à la perte, ou plus précisément, à l’inévitabilité. C’était l’histoire de deux sœurs, l’une de taille moyenne et l’autre gigantesque – qui est coincée dans le sable et s’enfonce lentement. Dans le film, on a très peu d’explications sur la situation. Avec pratiquement aucune exposition, je voulais que le public vive le voyage des personnages en temps réel, ressentent ce qu’ils ressente dans ce format brut, et finisse ainsi par projeter leur propre explication et leur propre histoire sur le film.
Avec Eeny, Meeny, Miny, Moe !, j’espérais retrouver une forte connexion avec les personnages, mais peut-être d’une manière différente. Même si le film est plus narratif et qu’il se passe beaucoup de choses, je me suis encore concentrée sur l’émotion. Il était important que Yios, le personnage principal, réagisse très émotionnellement, et de s’assurer que les spectatrices et spectateurs se connectent profondément à lui. À la fin, peu importe si on le voit juste comme un petit soleil explosif, ou comme un enfant avec un TDAH, car le plus important, c’est qu’il devienne un personnage auquel on se connecte. Ainsi, l’allégorie s’est mêlée à tous les aspects de l’histoire et à ce stade, je ne peux même plus différencier une approche d’une autre.

Le design est très chaleureux et charmant, comment avez-vous abordé le traitement visuel de cette histoire ?
Dans le style visuel, je me suis beaucoup inspirée de la culture minoenne. Les fresques colorées de Knossos et d’Akrotiri ont éveillé mon intérêt pendant mes études d’histoire de l’art, et je m’en suis immédiatement souvenu en créant ce film. Elles ont une grande part de fantaisie que je voulais capturer. Précédant l’art grec antique plus stéréotypé que la plupart des gens connaissent, cela correspond aussi au thème de puiser dans le mythe, dans quelque chose d’antérieur. En même temps, je voulais intégrer de la poterie et de l’architecture dans le film, car je pense que la première fois que les enfants découvrent l’art de la Grèce antique à l’école, c’est en voyant ces objets. La poterie grecque peut être très ludique et utilise souvent des têtes d’animaux ou de personnes comme base, donc l’utiliser pour les têtes des personnages était une évidence.

Les couleurs sont spectaculaires dans votre court métrage, comment avez-vous travaillé sur ce point précis ?
Les couleurs du film ont été un vrai casse-tête. J’étais sûre de vouloir que le film ait une palette très riche. La base était inspirée par les couleurs des fresques minoennes, qui sont assez spécifiques étant donné les pigments qu’ils utilisaient. Je voulais aussi que les couleurs aient un aspect “brûlé”, qu’elles soient plus sombres et plus riches. Je pense que c’est un aspect qui pourrait distinguer le film des couleurs plus habituelles qu’on voit dans les films pour enfants.
Ensuite, il y avait la question de la brillance de Yios. On ne voulait pas se concentrer sur l’idée que c’était de la lumière, et mélanger la question de la lumière et de l’obscurité. À la place, la brillance de Yios est quelque chose de très tactile. Elle a des épines, elle peut couper et piquer. Du coup, elle est devenue d’un rouge profond, plus foncé que la couleur des nuages crème, qui servent de fond pour la majeure partie du film. En même temps, Yios doit aussi traverser la Terre, ce qui soudain semble beaucoup plus réaliste que de courir dans les nuages. Comme vous pouvez le voir, il y avait beaucoup d’éléments à considérer et à résoudre. De quoi avoir un ou deux maux de tête… mais un processus agréable malgré tout.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Pour être honnête, pour moi c’est une question que je redoute toujours, puisque je n’ai pas vraiment de réponse. J’ai grandi en aimant les films d’animation, mais je suis arrivée à l’animation d’une manière un peu inattendue. J’ai fini par lutter contre le syndrome de l’imposteur pendant longtemps, ne me sentant pas comme une « vraie réalisatrice ». Une des raisons étant que je n’ai jamais été passionné par le cinéma de la même manière que mes pairs.
J’ai récemment compris qu’en tant qu’artiste, je vis l’art d’une manière différente, et que je ne le relie pas forcément à son créateur ou sa créatrice. Il se peut même que je n’en garde pas un souvenir complet, ou que je ne cherche pas sa source, mais si ça me touche, ça vit quelque part au fond de mon cerveau ou alors c’est enregistré dans un dossier sur mon ordinateur, et ça ressortira plus tard d’une nouvelle manière. Dans mon propre art, je fonctionne beaucoup par association visuelle, donc quand je crée pour le cinéma, j’ai tendance à m’inspirer plus d’autres médias que du cinéma lui-même.
Cela dit, en rapport avec Eeny, Meeny,… je peux citer quelques films comme sources d’inspiration. Le Prince d’Égypte est mon préféré de tous les temps, et il pourrait expliquer mon besoin de rendre un film émotionnellement puissant tout en visant un sentiment de grandeur évocatrice. Voir le film de Marcell Jankovics, Le Fils de la jument blanche, au cinéma a été une expérience qui a changé ma vie et qui a influencé le film pendant son développement – encore une fois, je ne me souviens même plus de l’intrigue. Et la filmographie de Tim Burton pourrait aussi être mentionnée, car elle nourrit mon amour de l’horreur fantastique quand j’étais enfant.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 22 juin 2026. Merci à Luce Grosjean.
| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |
