Berlinale | Critique : Yellow Letters

Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple. L’un et l’autre, condamnés pour leurs idées, sont obligés de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz. Le compromis entre cette précarité nouvelle et leur engagement politique va mettre leur mariage à l’épreuve.

Yellow Letters
Allemagne, 2025
D’İlker Çatak

Durée : 2h08

Sortie : 01/04/2026

Note :

À LA VILLE COMME À LA SCÈNE

Aziz et Derya vont bien merci. Sans qu’ils soient particulièrement bourgeois, la troupe de théâtre engagée dont ils font tous les deux partie (lui est metteur en scène, elle actrice) tourne bien. Jusqu’au jour où, parmi leur cercles de connaissance, plusieurs intellectuels, profs et artistes- se mettent à recevoir des lettres jaunes. Aucun mystère derrière ces dernières : il s’agit simplement de lettres de licenciement et d’interdiction d’exercer, ou plutôt interdiction de trop ouvrir sa bouche et critiquer le régime en place car c’est de cela dont il est question enter les lignes. Directement concernés, Aziz et Derya doivent choisir : prendre position ou s’exiler pour continuer à exercer leur art.

Ce n’est pas là une question en l’air. Révélé internationalement avec son film précédent La Salle des profs, le cinéaste allemand d’origine turque İlker Çatak dit s’être inspiré de la situations de nombreux intellectuels turcs ces dernières années, et particulièrement du procès fait au cinéaste Emin Alper. Ironie du calendrier : Yellow Letters fait sa première mondiale en compétition à la Berlinale, justement aux côtés du nouveau film d’Alper. Ne souhaitant pas s’approprier trop directement un combat qui n’est pas le sien, Çatak opère ici un choix métaphorique payant. Comment représenter un territoire sans le filmer ? Le récit est ici supposé se passer entièrement en Turquie, mais le film assume d’être filmé entièrement en Allemagne et se content de cette explication succincte et pleine de panache « Berlin joue le rôle d’Ankara ». Bien vu, cette audace est l’un des points les plus marquants de Yellow Letters.

Le cinéaste troque ici les coulisses d’une école pour celles d’un théâtre mais ne perd rien de son talent pour mettre en scène l’urgence qui saisit ses personnages (la caméra à l’épaule et le montage intense font qu’il n’y a pas une minute d’ennui dans ces deux heures), sans pour autant réduire ces derniers à de simples rouages d’un suspens qui les dépasse. Le théâtre peut-il sauver le monde ? L’interrogation revient souvent dans la nouvelle vie d’Aziz et Derya. La pièce qu’ils montent  courageusement n’apporte peut-être qu’une réponse à moitié convaincante et c’est paradoxalement en filmant ses personnages à la ville plus qu’à la scène que Yellow Letters pose les questions les plus passionnantes sur les manières les plus concrètes de vivre son engagement politique. İlker Çatak a l’honnêteté intellectuelle de ne pas donner de réponse trop simple et de respecter la dignité complexe de son couple d’artistes au pied du mur.

| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |

par Gregory Coutaut

Partagez cet article