Interrogée sur son identité par l’équipe d’une émission de télé-crochet, Lea commence à remettre en question qui elle est, alors qu’elle vit dans l’hôtel familial, au cœur des forêts de l’ancienne Allemagne de l’Est.
Home Stories
Allemagne, 2026
De Eva Trobisch
Durée : 1h56
Sortie : –
Note : ![]()
PERSONNAGES EN QUÊTE D’AUTEUR
Quelle chance! Lea vient d’être retenue aux auditions pour participer à son émission de télé réalité musicale favorite. Elle est contente, papi et mamie sont contents, papa et maman ont l’air contents aussi (même si papa a inscrit Lea dans le dos de maman – premier caillou dans la chaussure de cette sucess story amère) et même le principal de l’école est content. Dès lors, pourquoi a-t-on l’impression nerveuse que rien ne fonctionne comme sur des roulettes ? Pourquoi Home Stories s’ouvre-t-il sur une scène où des personnages se retrouvent face à la tâche herculéenne de pousser à mains nue un cheval à l’agonie ?
La réalisatrice allemande Eva Trobisch continue de ne pas suivre du tout le chemin attendu depuis sa révélation en 2019 avec Comme si de rien n’était, et quelque part tant mieux. Après ce stupéfiant coup d’éclat au sujet féministe fort (lauréat du prix du meilleur premier film à Locarno), Trobisch s’est en effet payé le culot de déjouer les attentes avec un deuxième film à la protagoniste très peu aimable (Ivo) et propose aujourd’hui ce Home Stories qui n’a du portrait familial classique que les apparences. Difficile ici de pointer du doigt quel est le sujet du film, le ton employé, où même d’en dire qui en est le protagoniste. Ce ne sont pas des lacunes mais au contraire des chemins de traverse délibérés qui témoignent d’une richesse d’écriture et d’une sacrée personnalité.
L’émission de Lea ne prend finalement pas tant de place dans Home Stories, qui s’intéresse presque autant à la maison d’hôtes tenue par mamie, au château rénové par tata qu’au rabibochage de papa et maman. Le fait que Lea n’a rien d’une vedette même dans son propre film est révélateur. Si elle n’est pas la candidate idéale pour la téléréalité, ce n’est pas qu’une question de talent. Quand on lui demande de se présenter à la caméra et d’expliquer ce qu’il y a de spécial chez elle, elle ne peut que balbutier, incapable de répondre. Le reste de la famille n’est pas idéale non plus, incapable de doser entre l’intime et l’anecdotique au moment de filmer des magnétos face à des interlocuteurs consternés. La famille, ce n’est pas inné. Personne ici ne sait exactement comment tenir le rôle qu’on attend de lui et ça n’a rien à voir avec la présence d’une caméra.
Home Stories est un drame étrange qu’on a parfois l’impression de devoir débroussailler pour en saisir tous les enjeux, mais au-delà du plateau de The Voice, la manière dont Trobisch mène son récit tout en virages traduit mine de rien une vraie ambition philosophique. En effet, les événements vécus par les autres membres de la famille de Léa soulèvent progressivement une même question : à qui appartient l’histoire. L’histoire avec un grand H (mamie peut elle accepter d’ex-nazis dans son gite ? Pourquoi tata s’enquiquine-t-elle à rénover le château d’autrui ?) et l’histoire familiale. Léa est souvent mise face à l’exercice de devoir se dépeindre, raconter des souvenirs familiaux et vendre un irrésistible récit. Elle échoue une fois, deux fois, tout le temps, et Home Stories dévoile avec un élégant sens du malaise une famille sans narrateur, où chaque membre réalise la fragilité de son existence qui ne vaut même pas une anecdote. Voilà un film fort curieux, bien plus ambitieux qu’il n’y parait, qui oscille entre l’austère, le grinçant et le vertige existentiel.
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par Gregory Coutaut
