Branko vit en marge de la société belgradoise. Insomniaque et isolé, il ne parle à personne. Sa seule obsession semble être son jeune frère, dont les chaussures boueuses, les draps tachés de sang et les obscurs déplacements le troublent. Branko suit ses moindres pas, miné par son étrange comportement. Alors que la paranoïa le gagne, Branko réalise que ce n’est pas son frère qui est étrange. C’est lui.
Desire Lines
Serbie, 2025
De Dane Komljen
Durée : 1h47
Sortie : –
Note : ![]()
LE PASSE MURAILLE
Mon premier, c’est désir. C’est effectivement par du désir que débute la très énigmatique charade qu’est Desire Lines (à ne pas confondre avec le film américain du même nom de l’an dernier). Or, les lignes du désir qu’évoque le titre ne sont jamais des autoroutes droites et balisées. D’abord au sens propre : la caméra suit Branko qui lui-même suit son frère en cachette dans les recoins de Belgrade, suivant un itinéraire imprévisible qui aboutit sur une aire de cruising où chaque rapprochement obéit à des règles invisibles. De ce frère, nous ne verrons rien de tout le film, à peine le visage. C’est Branko qui occupe tout l’espace, sans pour autant que l’on ait beaucoup plus d’indices à son sujet. Insomniaque et taiseux, Branko cherche visiblement quelque chose en réglant son pas sur le désir de son frère, mais quoi ?
Les rares mots prononcés par ce gaillard ténébreux sont adressés au répondeur d’un troisième frère. Branko lui laisse des messages qui ne sont visiblement jamais écoutés, et quand enfin son téléphone sonne, c’est en réalité une vieille connaissance perdue de vue qui se lance dans un monologue embarrassant. La communication directe, ce n’est vraiment pas le truc des personnages de Desire Lines. En filature tel un homme invisible, Branko est tellement détaché du monde extérieur qu’il pourrait bien passer à travers les murs. C’est justement à peu près ce qui lui arrive. Poussant la marche solitaire jusqu’à l’épuisement extrême, il s’évanouit dans les bois en bordure de la ville et se réveille ailleurs. C’est le film entier qui se réveille ailleurs, à vrai dire.
Commence alors tout autre chose, avec d’autres personnages, très bavards cette fois mais dont chaque dialogue est une déclamation philosophique qui n’a rien d’habituel. Passé de l’autre coté du miroir, Branko tente d’interagir avec eux un peu mieux qu’avec son précédent entourage, mais c’est avec l’immensité de la nature dans son ensemble que ces nouveaux compagnons vont l’inciter à faire corps. Difficile de résumer plus clairement la perte de repères narratifs qui opère alors. La première partie de Desire Lines ne manquait pas de radicalité, mais ce basculement vers une lenteur volubile et radicale ferait passer les films d’Angela Schanelec (Ivan Markovic, l’un de chefs opérateurs ici à l’œuvre, a d’ailleurs travaillé sur Music) pour des adaptations de Pagnol.
Par son absence totale de piste explicative, le film ressemble à un saut dans le vide. Par son design sonore remarquable, il ressemble aussi à un rêve étrange. Entre magnétisme et aridité, le cinéaste Dane Komljen (lire notre entretien) ne tend qu’à moitié la main à son public mais au moins n’a-t-il pas froid aux yeux. La patience est ici récompensée par de visions fugaces mais très puissantes où les corps, les époques et les dimensions elles-mêmes semblent se superposer dans un mirage.
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par Gregory Coutaut
