Critique : Dégel

Chili, 1992. Le pays reste marqué par des années de dictature. Alors qu’elle est gardée par ses grands-parents dans leur hôtel en station de ski, Ines, 9 ans, se lie d’amitié avec Hanna, une jeune sportive venue d’Allemagne. Lorsque celle-ci disparaît sans laisser de trace, l’enfant cherche à comprendre…

Dégel
Chili, 2026
De Manuela Martelli

Durée : 1h48

Sortie : 26/08/2026

Note :

PISTES NOIRES

Ines vit à l’hôtel. Pas mal, non ? Certes, c’est seulement momentané, le temps que ses parents reviennent de l’étranger, mais tout de même. Dans cet Overlook chilien perché en haut d’une montagne, Ines est choyée par sa grand-mère, propriétaire des lieux, et par le personnel qui lui passe ses manies enfantines et petits caprices. Les fenêtres sont embuées « comme si on avait effacé le monde », et du haut de ses neuf ans, Ines sent bien que tout n’est pas aussi simple à l’extérieur qu’à l’intérieur de son doux cocon. On parle à demi-mot d’un volcan voisin, et la forêt est de toute façon si épaisse que mêmes les adultes connaissant la région comme leur poche doivent faire attention.

Dans son précédent long métrage, la cinéaste chilienne Manuela Martelli affichait dès le titre (Chili 1976) son intention d’aborder l’Histoire politique de son pays. Récit d’apprentissage loin de ressembler à un cours magistral, Dégel assume la part de romanesque propre aux contes, même si l’ombre des enlèvements politiques de la dictature de Pinochet demeure suggérée entre les lignes. Au détour de conversations, les employés de cet hôtel proche de la frontière argentine évoquent ainsi avec gravité des disparitions passées. Mais une disparition peut aussi être une aventure, un souhait précieux, un espoir.

L’action de Dégel se déroule en 1992, et les pages sombres de l’Histoire semblent bien tournées. Les regards sont au contraire dirigés vers l’avenir et vers l’autre bout du monde : vers l’exposition universelle de Séville où le Chili a fait le choix poétique et étonnant d’envoyer un authentique iceberg. Tout immense et imposant qu’il soit, le glaçon a un peu fondu en route, mais chut, c’est un secret. Presque prisonnière de son foyer comme l’héroïne de Chili 1976, Ines est se sent magnétiquement attirée par ce hors-champ fantastique et un peu absurde. C’est pourtant une dynamique inverse qui arrive : l’arrivée d’un groupe de jeunes sportifs allemand, et particulièrement d’une ado skieuse, provoque la fascination de la jeune protagoniste.

Pour cette nouvelle venue, l’extérieur est quelque chose de dangereux, et ce n’est pas seulement une question de météo ou de géographie. Ce qu’Ines apprend aux cotés de cette amie plus âgée, c’est que le monde entier est un terrain de chasse où les filles risquent tout, entre petits copains maladroits et forceurs, coachs ambigus et parents exigeants, et même quelque chose d’aussi gigantesque qu’un iceberg peut se retrouver prisonnier d’un filet de pêche. Manuela Martelli fait preuve d’excellence scénaristique, et ce n’est pas seulement une question de riches métaphores. Dégel change de peau et devient film à suspens, et se paye même la pirouette culottée de changer de protagoniste non pas une mais deux fois. Le résultat est à la fois puissant et élégant.

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par Gregory Coutaut

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