Alors qu’il fait du vélo le long du Danube avec sa famille, Didac, 16 ans, rencontre un garçon mystérieux.
Strange River
Espagne, 2025
De Jaume Claret Muxart
Durée : 1h46
Sortie : –
Note : ![]()
L’EDUCATION SENTIMENTALE
Papa, maman et leurs trois jeunes garçons font du vélo au soleil. Ensoleillées et bucoliques, les premières images de Strange River auraient presque l’air de sortir d’une pub pour la chicorée, ou en tout cas d’un énième film sur des vacances en famille. Les couleurs sont agréablement saturées, l’image possède une texture de pellicule au je-ne-sais-quoi de nostalgique. Il y a pourtant plus d’un caillou dans cette chaussure de randonnée, à commencer par ce regard caméra lancé nerveusement en notre direction par le plus grand des trois fils, alors même qu’il file à toute allure pour suivre le reste de sa famille. Tiens, tiens. Tous ont beau saisir la première occasion venue de faire trempette dans un paisible ruisseau, la musique à l’onirisme décalée semble venir nous chuchoter à l’oreille de nous tenir prêt et nous attendre à tout.
Premier long métrage du cinéaste catalan Jaume Claret Muxart, Strange River est effectivement tourné en langue catalane mais ne se déroule pas en Espagne. C’est le long d’un affluent du Danube que cette famille ibérique comme les autres a choisi de passer des vacances avec vélos, tentes et sacs à dos. Des vacances presque trop sportives pour êtres vraiment relaxantes, sans que pourtant nul ne s’en plaigne. A les voir peiner à remonter les routes en côte, on se dit pourtant que chacun des membres de cette familia fait autant d’effort que des poissons en train de remonter une rivière à contre-courant. Ce ne sont pourtant pas les brefs éclats de colère (qui n’a pas monté la tente à temps avant l’averse ?) qui viennent faire planer un curieux nuage au-dessus d’eux, les décrochages viennent d’ailleurs.
On ne s’en rend pas immédiatement compte, mais au long de leur randonnée, les protagonistes semblent ne jamais croiser qui que ce soit d’autre. Mais peut-être cette impression vient elle du fait que Strange River est, du moins dans sa première partie, composé presque uniquement de plans rapprochés qui viennent remplacer les paysages attendus par une invitation à analyser au microscope les dynamiques familiales, à moins qu’il s’agisse de tenter de rentrer dans l’inconscient de son protagoniste ado ? Après tout, celui-ci rêve-t-il lorsqu’il pense surprendre sa mère bien affairée sur une aire de cruising ? Les parents n’ont aucun problème avec l’homosexualité du protagoniste, mais cela ne les rend pas pour autant extrêmement adroits sur la question. Ce n’est pas parce qu’on a la liberté de dire certaines choses que tout est facile à exprimer.
Il y a du fantastique qui plane au-dessus de Strange River, mais pas du tout un fantastique inquiétant de film d’horreur. Plutôt un onirisme charmant, intrigant et puissant, qui passe par un mélange de tons inattendu. Il y a de quoi ricaner sous cape quand papa s’impose guide touristique et évoque ses souvenirs, mais à force de réminiscences pour chacun (« tu te rappelles de ton premier amour ? », « Imaginez que vous êtes encore étudiants »), le parcours estival commence à ressembler à une perte de repères presque digne d’un voyage dans le temps. Le fleuve suit son cours sinueux et chaque membre de la famille semble se trouver bercé par une temporalité flottante.
Jaume Claret Muxart mélange poésie, architecture et même clins d’oeil au cinéma allemand pour faire de Strange River une invitation à un voyage intérieur. Les secrets du dernier acte du film méritent de demeurer précieusement cadenassés mais ils viennent traduire de façon saisissante l’idée que l’on grandit autant en fuyant sa famille qu’en se nichant à l’intérieur, et qu’une éducation sentimentale se bâtit autant avec des personnes réelles qu’avec des souvenirs et des fantômes. Le résultat est l’une des meilleures révélations de l’année.
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par Gregory Coutaut
