Remarqué au Festival National d’Animation de Rennes, Balconada a également été à l’honneur tout récemment au Festival d’Annecy. Ce court d’animation se déroule lors d’une chaude journée d’été, alors que des voisins er voisines se retrouvent chacun•e sur leur balcon. La réalisatrice bulgare Iva Tokmakchieva met en scène un lieu et les inconnu•es qui l’habitent. Variations de bleus et touches de rose, ombres et silhouettes, attention délicate apportée au son : la cinéaste crée tout un univers avec sa propre patte. Et dessine, sans dialogue, entre torpeur estivale et averse tempétueuse, le lien tendre qui unit ses personnages. Iva Tokmakchieva est notre invitée.
Pouvez-vous m’en dire plus sur votre choix d’utiliser seulement du rose et des nuances de bleu pour ce court-métrage ?
Le bleu correspond au matin, avec une grande ombre qui se déplace sur les bâtiments et est utilisé pour montrer l’état émotionnel mélancolique du flûtiste. Alors que la tension dans le jardin arrière monte lentement jusqu’à un climax, l’ombre bleue envahit à nouveau la cour d’un bleu profond. Pendant la tempête, l’ombre s’intensifie, nous plongeant dans un état de chaos, où la musique du flûtiste crée un moment partagé entre les voisins. Le rose des fraises et des fleurs évoque le moment de connexion entre les voisins et a une signification symbolique, représentant la beauté créée par le processus créatif. Il relie le quotidien au rêve, transformant des détails ordinaires en quelque chose de beau.
La palette de couleurs a traversé de nombreuses variations avant de prendre peu à peu forme. Au fur et à mesure du processus, nous étions ravis de découvrir des liens significatifs entre la couleur et le récit lui-même. Ces idées ont émergé naturellement grâce à notre collaboration avec le background designer, en restant ouverts à l’expérimentation tout au long du processus.

Comment avez-vous abordé l’écriture de cette histoire sans dialogues ?
Pendant la phase de développement, nous avons participé à un programme de formation pour développer des projets de films d’animation, où nous avons reçu beaucoup de retours précieux. Après beaucoup d’écriture, notre mentor en scénario a suggéré que je commence à travailler sur l’animatique avant de terminer le scénario.
Cette suggestion m’a vraiment aidée à découvrir de nouvelles possibilités pour la structure narrative, qui m’était très difficile à voir pendant le processus d’écriture. Le rythme du film repose sur les mouvements et les réactions des personnages, et c’était la meilleure solution possible pour penser l’histoire de manière visuelle. Nous avons collaboré avec une super monteuse qui comprenait les besoins du film et a façonné son tempo, créant du contraste tout en réunissant les intrigues.

Povuvez-vous me parler de l’importance du son et de la musique dans Balconada ?
Le film parle d’isolement mais aussi de connexion, et la musique incarne un sentiment d’unité et de libération pour les personnages. Contrairement à la musique, le design sonore était essentiel pour montrer la tension intérieure des voisins et créer un sentiment de chaos entre eux pendant le climax. Il y a une progression constante vers le désordre, qui se transforme en harmonie pendant la tempête. C’était vraiment important non seulement de contraster le chaos avec l’harmonie, mais aussi de les relier entre eux, car c’est le passage à un état de désordre presque onirique qui fait naître chez le joueur de flûte le désir de jouer.
La musique et le design sonore étaient une partie essentielle de la narration du film, et je suis vraiment reconnaissante d’avoir eu l’occasion de collaborer avec des artistes talentueux pour façonner cet aspect du film. C’était un processus collaboratif, où les idées ont évolué grâce au dialogue et à l’expérimentation.

Comment avez-vous travaillé sur les décors, ces bâtiments où se déroule l’histoire ? Avez-vous eu une inspiration spécifique ?
L’inspiration pour le décor est née pendant la pandémie de Covid, quand j’observais beaucoup depuis mon balcon. Je dessinais des personnages qui reflétaient l’isolement, mais de façon drôle, ce qui servait aussi à me distraire de la situation stressante. Vessela Dantcheva, la productrice du film, a remarqué un de ces dessins, celui d’un personnage faisant de l’exercice sur son balcon, et m’a suggéré d’essayer de développer une idée à partir de ça. Je me suis vraiment sentie connectée à ce concept et j’ai commencé à créer intuitivement plus de personnages et de situations.
Le balcon était pour moi un cadre très intéressant pour explorer le contraste entre l’isolement et la connexion, car les voisins existent à la fois ensemble et séparément, partageant la même cour intérieure en ville tout en restant isolés dans leur propre univers privé.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Pour Balconada, je me suis profondément inspirée en observant la vie quotidienne et les gens autour de moi. J’ai aussi mené quelques recherches très importantes… en observant les gens depuis ma fenêtre. En fait, beaucoup de petits détails du film sont basés sur ce genre d’observations. Tout au long du processus, j’ai également échangé des idées, des détails et des situations avec mes collègues et mes amis proches, dont les perspectives ont beaucoup enrichi le film.
C’est en travaillant sur l’animatique que j’ai été fortement inspirée par des films d’animation et des films en prises de vue réelle. J’ai essayé d’analyser des scènes spécifiques et la manière dont les plans étaient composés. Certains films comme Punch-Drunk Love, Les Nuits de Cabiria et Le Lauréat m’ont fait réfléchir à des gestes précis des personnages, au silence et à l’expérience de la magie dans le quotidien. Je pense que ces références ne sont pas directement visibles dans le film, mais elles m’ont inspirée tout au long du processus.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 30 juin 2026. Merci à Gaetan Trigot.
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