Une femme déambule parmi les immeubles éventrés, un cimetière géant, et murs abimés de Damas. Sélectionné dans la compétition courts métrages à la Semaine de la Critique, Nafron du réalisateur d’origine syrienne Daood Alabdulaa impressionne par la force de sa mise en scène. Dans ce court hanté et majestueux, Alabdulaa filme la mémoire blessée de la ville et dépeint son peuple – quelques silhouettes, quelques fantômes. Son minimalisme inspiré (épure narrative, silence magnétique) possède un grand pouvoir suggestif dans ce stupéfiant décor post-apocalyptique. Daood Alabdulaa est notre invité.
Les bâtiments détruits, le cimetière, les murs couverts de photos : Damas raconte déjà une histoire dans Nafron. Dans quelle mesure diriez-vous que vous avez utilisé la ville comme un outil narratif ?
J’ai l’impression que la ville – ou les parties de la ville que nous montrons dans le film – est le troisième personnage de Nafron. Et pour être honnête, bien sûr, nous ne montrons pas toutes les versions de ce qu’est Damas en ce moment, mais la partie de la ville qui me semble représentative de l’éveil de l’âme de la société, après les ruines émotionnelles que le régime d’Assad nous a laissées après plus de 60 ans de règne du parti Baas. Donc je pense que la ville est un outil visuel très utile pour faire passer un état émotionnel et pour être honnête, il était aussi très important pour moi de capturer ce moment dans le temps en Syrie. La ville va changer physiquement très rapidement et je voulais créer quelque chose qui garderait la mémoire de ce moment vivante sous une certaine forme.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre utilisation du son et du silence dans Nafron ?
Une fois qu’une société est libérée d’une longue forme d’oppression qui incluait également un contrôle strict des pensées et des paroles tant dans le domaine public que privé, il y a toujours un moment de silence pour comprendre cette nouvelle liberté de penser et de s’exprimer. Mais aussi – en regardant toutes les choses horribles et physiques qui se sont produites sous le régime d’Assad, cela ressemble à un réveil après un cauchemar et il faut reprendre ses esprits un instant pour réaliser ce qui s’est passé. Il y a un moment dans le temps où l’on n’a pas une vision claire de si les choses vont s’améliorer ou empirer et le silence – qui bien sûr semble irréel dans une ville comme Damas – ne donne aucun indice sur ce à quoi l’avenir pourrait ressembler.
Dans ce silence, le bruit des vagues est un petit éclat d’espoir – le fait qu’il y a un passé, un souvenir qui pourrait être conservé et donc un futur à attendre avec impatience. Ce son très subtil n’aurait pas été aussi efficace s’il ne se produisait pas sur ce fond très silencieux de la ville.
Nafron est visuellement très puissant et expressif. Comment avez-vous collaboré avec votre directeur de la photographie Henri Nunn sur votre film ?
Comme le film utilise un nombre très limité de plans, nous avons été très prudents lors de la recherche et du cadrage de ceux-ci. J’ai travaillé avec Henri sur quelques films, donc ce fut une fois de plus une expérience de travail fantastique.

Nafron raconte une tragédie, mais il y a aussi quelque chose de chaleureux dans votre film. Comment avez-vous évolué entre ces différentes tonalités ?
Je pense qu’en tant que cinéaste syrien, ce qui était très important pour moi, c’était de ne pas raconter une histoire qui rabaisse le peuple syrien ou qui semble très déprimante. Je voulais mettre en avant le fait que malgré tout, il y a un avenir, il y a de l’espoir et je voulais montrer la force du peuple syrien qui commence à se remettre du passé. C’est aussi pour cela que nous avons décidé de cadrer l’histoire de la manière dont nous l’avons fait – c’est très contrôlé et cela transmet donc le calme et la dignité de ce pays plutôt que de se concentrer sur des impressions visuelles stressantes. En même temps, je pense que la relation des deux femmes détient en elle le pouvoir de croire en l’espoir et en la connexion, car je ressens que la connexion humaine est le seul moyen de se remettre de n’importe quel traumatisme survenu.
Je pense que ces choses aident énormément à compenser l’aspect visuel profondément déprimant des ruines elles-mêmes.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Je ne pourrais pas citer de cinéastes en particulier, mais ce qui m’inspire et ce que j’adore regarder, ce sont des films de la Nouvelle Vague ainsi que le néo-réalisme italien. Il y a aussi le Trümmerfilm allemande qui est très impressionnant et sur lequel nous avons fait des recherches pour notre film en particulier.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 18 mai 2026.
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