Quelque part dans le Tarn-et-Garonne, une visite touristique a lieu dans une zone touchée quelques années auparavant par un désastre nucléaire. Ce décor est source de curiosité, d’angoisse et de farces : voici le drôle de mélange de ton de Visite en terre irradiée, court métrage d’animation sélectionné en compétition à la Semaine de la Critique. La Française Anne-Sophie Girault utilise une technique à la fois complexe et dépouillée pour dépeindre une ville fantôme et rendre palpable l’invisible. Un film unique en son genre que nous présente sa réalisatrice.
Pouvez-vous me parler de votre technique d’animation pour Visite en terre irradiée, et du choix de celle-ci pour cette histoire en particulier ?
J’ai travaillé avec de la terre sur vitre rétro-éclairée. L’appareil photo est situé au-dessus, et est connecté à un ordinateur, qui me renvoie en direct l’image que je fabrique. Je fais un premier dessin en plaçant la matière, avec mes doigts, des pinceaux ou autres outils. Je prends la photo. Puis je déplace les grains. Je reprends une photo, je redéplace les grains, etc. Au fil des heures et des images, le mouvement se crée. Je joue aussi beaucoup avec des « faux fixes » : je prends 3 photos d’un même dessin, avec des grains qui bougent très légèrement d’une image à l’autre, et en mettant ces images en boucle, le dessin se met à frétiller, à grouiller. Cette matière me semblait très parlante pour évoquer le sujet de la radioactivité, pour rendre visible l’invisible. Puis ça faisait sens : la terre représente un enjeu majeur de la phase de décontamination d’un territoire. Ce lien entre le fond et la forme est pour moi aussi important que ce rapport au toucher, à l’expérimentation et à la fabrication artisanale. Mon film précédent était en sable animé, il y a donc la poursuite d’un travail de recherche autour de la matière en mouvement.

Le lieu suscite de l’inquiétude tandis que le ton reste souvent léger. Comment avez-vous abordé ces contrastes et ces tonalités à l’écriture ?
C’était l’enjeu majeur de l’écriture de cette histoire. Les risques que l’on prend avec l’industrie nucléaire me semblent tellement hallucinants, et EDF (et d’autres) en parlent avec tellement de légèreté, que j’avais envie de retrouver ce contraste aberrant dans la tonalité du film. La visite touristique permettait ça : confronter la légèreté d’une bande de touristes en gyropode à la désolation de la situation post catastrophe. Ça créait du décalage. On a beaucoup travaillé au dosage de ces éléments, en cherchant à allier la légèreté et la gravité, le désespoir et l’humour, l’explicatif et le sensible. La difficulté était de rendre le personnage de la guide touchant malgré son tour répétitif, et les touristes pas trop crétins… Ce qui était très tentant !
Avec ma collaboratrice, Céline Samperez-Bedos, on s’est beaucoup documentées sur le sujet. On s’est notamment rendues sur le terrain, à Tchernobyl, pour visiter la zone. Vivre cette situation de touriste en terre contaminée nous a énormément aidées pour approcher l’écriture du film avec plus de nuances. Nous avons pu saisir de manière sensible l’ambivalence de tels tours, questionner les motivations des touristes, des guides, comprendre comment se gère ce rapport au danger… Les dialogues ont été retravaillés jusqu’au dernier moment, au fil de ces aventures, des lectures, du montage, de la création sonore (qui participe aussi au décalage), et des enregistrements avec les comédien.ne.s, qui s’est fait sur la toute fin de la production.

Pouvez-vous me parler de votre choix du noir et blanc ?
Gros détail : ce n’est pas du noir et blanc ! (Mon producteur rigole à chaque fois que j’insiste là-dessus !) La terre donne une légère teinte marron, et si on observe bien, il y a des grains plus colorés que d’autres. La teinte du film évolue aussi au fil de la contamination. J’ose penser que ça se ressent. En tout cas, avec l’étalonneur avec qui j’ai travaillé, on est au moins deux à y croire !
Par contre, tout du long de la fabrication, l’image s’est en effet travaillée comme du noir et blanc. C’est assez instinctif pour moi. Probablement pour la recherche d’épure que j’affectionne, pour la force graphique qui en ressort, aussi pour la simplicité du processus (pas besoin d’éclairage et de réglages complexes). Puis…c’est déjà si laborieux en « noir et blanc » ! J’avais pensé à ajouter une couleur, le jaune du colza (une plante reconnue pour absorber les éléments radioactifs), puis… Il y avait déjà assez de travail comme ça, j’ai capitulé.

L’image est parfois dépouillée, comment souhaitiez-vous utiliser le vide à l’écran ?
Je crois que cette technique invite au blanc, puisque quand il n’y a pas de matière dans le cadre, ou quand on la fait disparaitre, on retrouve le blanc de la vitre rétro-éclairée. Plus il y aura de matière, plus il y aura de grains à déplacer, plus il y aura de travail, donc j’ai tendance à penser « dépouillé ». Non pas que je n’ai pas envie de travailler ! Mais vu le labeur de cette technique et surtout de celle du style graphique très réaliste, il est important pour moi de ne pas m’épuiser. Si je dois passer des jours à bouger quelque chose, j’ai besoin de sentir que c’est nécessaire. En travaillant avec une équipe d’animateurices, il était aussi plus simple de dessiner sur fond blanc, pour s’accorder sur le style graphique et se concentrer sur la ligne et le mouvement. La plupart des décors ont été recomposés dans un second temps. La mise en scène est donc pensée avec et pour ce processus de fabrication, qui invite à la sobriété. Ce qui m’intéresse et que je recherche, d’un point de vue esthétique comme cinématographique.

Qui sont vos cinéastes de prédilections et/ou qui vous inspirent ?
Si je pense à mes derniers gros coups de coeur, je dirais : Alexe Poukine, Alice Rohrwacher, Joachim Trier, Victor Iriarte, Jérôme Clément-Wilz, Lucrecia Martel, Florence Miailhe… Je me nourris aussi beaucoup en festival. Du court métrage à Clermont Ferrand et du documentaire à Lussas, essentiellement. Dans ces contextes, ce n’est pas toujours simple de retenir les noms vu la quantité de films regardé, mais je trouve ces moments toujours très inspirants.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 5 mai 2026.
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