L’édition 2026 du festival suisse de documentaires Visions du réel, que vous avez pu suivre en direct toute la semaine sur Le Polyester (retrouvez notre couverture), s’achève ce weekend. Parmi les courts métrages sélectionnés cette année, nous vous proposons 8 œuvres à retenir.

• A Chronicle of the Losts | Soumya Mukhopadhyay (Inde)
L’histoire : À partir des témoignages d’anciens ouvriers migrants, A Chronicle of the Lost retrace le parcours de l’un deux à travers des lettres imaginaires qu’il envoie à son épouse restée au village.
Pourquoi on l’aime : Ce mélange de fiction mélancolique et documentaire politique venu d’Inde pourrait souffrir de la comparaison avec Toute une nuit sans savoir (l’inclassable premier film de Payal Kapadia), mais le cinéaste Soumya Mukhopadhyay n’a pas son pareil pour créer des images éloquentes dans lesquelles on prend plaisir à se sentir désorienté entre passé et présent.

• The Deceptively Simple Need for a Home (on Other People’s Land) | Alana Hunt (Australie)
L’histoire : Une femme revisite les maisons de son enfance. Entre anecdotes et événements fondateurs, une conscience politique prend forme : ces toits se trouvent tous sur des terres aborigènes.
Pourquoi on l’aime : Un diaporama sur une maison d’enfance a-t-il des chances de passionner qui que ce soit d’autre que le ou la principale intéréssé.e ? La cinéaste Alana Hunt réussit pourtant à superposer l’échelle intime de micro-événements personnels à celle, collective et cinglante, d’une prise de conscience politique sur la part de fiction inhérente au fait que les blancs puissent se sentir propriétaires légitimes de terres volées aux communautés aborigènes.

• I Don’t Speak Dog (But I’ll Try) | Rime Tsujino (Royaume Uni)
L’histoire : Rime Tsujino se demande pourquoi Miso, son berger allemand, aime plus son amoureux qu’elle. Pourtant, c’est elle qui prend le temps de l’éduquer. Miso est-il simplement ingrat ? Elle lui pose la question dans une conversation en tête-à-tête.
Pourquoi on l’aime : C’est l’histoire d’une fille qui parle avec son chien. La cinéaste Rime Tsujino est-elle poussée par une simple jalousie ou par quelque de plus profond ? Cet autoportrait thérapeutique respecte à la fois l’absurdité presque comique de son postulat de départ et la complexité des rapports de dignité qui nous lient aux animaux de compagnie. Une sympathique pirouette mi-bouffonne mi-introspective.

• Normal Planet | Ekiem Barbier, Guilhem Causse & Quentin L’helgoualc’h (France)
L’histoire : Dans un musée virtuel en ruine, une cohorte d’avatars – grenouille de sécu, vélociraptor en goguette, pingouin romantique et tiktokeuses kawaï – commente ses œuvres avec piquant.
Pourquoi on l’aime : Dans un monde virtuel où un musée classique tombe presque en ruine, les quelques visiteurs font preuve d’un drôle de rapport à l’art. Rien de dystopique là-dedans : le trio à l’origine du long métrage Knit’s Island illustre pourtant ici d’authentiques conversations captées (avec leur autorisation) parmi les visiteurs d’un musées. Pop et mordant, le résultat offre le film le plus ludique de cette édition.

• Opera of Horror and Salvation | Anastasia Veber (Allemagne)
L’histoire : Le libretto de cet opéra conte l’histoire de D, jeune garçon appelé au service militaire. Alors qu’il cherche à échapper à son destin, il demande conseil au Lac Mystérieux. Celui-ci l’envoie chercher son salut dans les entrailles de la ville, où l’autocratie en marche finira par l’engloutir.
Pourquoi on l’aime : Lauréate de l’Ours d’or du meilleur court métrage à la Berlinale 2022 avec Trap, la cinéaste russe exilée en Allemagne Anastatsia Veber signe ici l’un des sommets de cette édition. Mélangeant opéra fantasmagorique et scènes angoissantes volées par une caméra cachée parmi les recruteurs de l’armée russe, elle met en scène avec flamboyance la descente aux enfers épique et glaçante d’une société sans porte de sortie.

• Seuls les anges | Clément Pinteaux (France)
L’histoire : Arrivé·e·s d’Ukraine, de Russie ou de Lituanie, Natalia, Igor, Serguei et Anna travaillent aux chantiers navals de Saint-Nazaire. Ils·elles racontent ce qu’ils·elles ont laissé derrière elles·eux et espèrent trouver sur leur chemin d’exil.
Pourquoi on l’aime : Monteur pour Payal Kapadia, Danielle Arbid ou encore Annie Ernaux, Clément Pinteaux a sa manière bien à lui de rappeler que les témoignages sont des choses à recueillir : dans l’envoutante obscurité d’un port désert, alors que nul autre que nous ne semble présent pour écouter, des témoignages intimes d’exilés nous parviennent en cachette comme des secrets chaleureusement murmurés.

• Singing of the Evening Stars | Iris Sang (Etats-Unis)
L’histoire : Plongé dans la nuit la plus profonde, le centre-ville commercial moderne de Los Angeles devient le décor d’un rituel sonore et d’une symphonie visuelle issus du temps où une rivière et un village autochtone existaient encore.
Pourquoi on l’aime : Seuls des lointains bruits de voiture viennent d’abord accompagner ces images nocturnes des avenues désertes de Los Angeles, filmées de très haut. Or, à mesure que chants d’oiseaux et bruits de ruisseaux viennent remplacer les klaxons, le film se transforme en étonnant voyage dans le temps, faisant remonter à la surface le souvenir inconscient d’un paysage précolonial.

• The Veil of Senses | Elisa Baccolo (Italie)
L’histoire : Dante Balbo nous invite à imaginer le monde tel que lui, né non-voyant, le ressent. Et si nous, qui pensons tout voir, ne percevions en fait qu’un grain de sable dans l’immensité du paysage infini ?
Pourquoi on l’aime : Un écran souvent noir, des formes colorées abstraites… ce documentaire qui nous invite concrètement à repenser l’acte-même de voir atteint son ambition en se positionnant à cheval entre le strict film scientifique et le geste poétique libre, entre la vaste échelle de l’expérience humaine et l’intimité de nos regards intérieurs.
Gregory Coutaut
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