Entretien avec İlker Çatak

Ours d’or à la dernière Berlinale, Yellow Letters est le nouveau film de l’Allemand İlker Çatak. Après le succès surprise de La Salle des profs, le cinéaste signe un film réussi à la croisée du thriller politique et du drame conjugal. Yellow Letters raconte l’histoire d’un couple (lui, professeur et metteur en scène, elle, comédienne) qui reçoit une lettre jaune les désignant soudain comme ennemis du pouvoir en place. Ce long métrage à la tension efficace, brillamment interprété, a l’honnêteté intellectuelle de ne pas donner de réponse trop simple et de respecter la dignité complexe de son couple d’artistes au pied du mur. Yellow Letters sort le 1er avril et İlker Çatak est notre invité.


J’ai lu que Yellow Letters était né notamment des ennuis rencontrés avec le pouvoir turc par des artistes comme le cinéaste Emin Alper, après la signature d’une pétition pour la paix. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce point de départ ?

Au départ, je voulais faire un film sur le mariage. J’adore les bonnes histoires de mariage, j’ai regardé des films d’Ingmar Bergman, Asghar Farhadi, John Cassavetes… Mon épouse (qui est également ma co-scénariste) et moi-même nous sommes demandé comment composer un bon récit de mariage. Pendant ce temps, de nombreuses personnes du monde des arts et de la science ont rencontré des problèmes en Turquie en signant cette pétition. Emin Alper en fait partie. J’ai commencé à écrire le film, mais après la deuxième version du scénario, j’ai dit à mon producteur : « je vis en Allemagne, j’ai la chance de vivre dans une démocratie, je ne peux pas faire ce film. Ce film devrait être fait en Turquie, par Emin, c’est son histoire à lui ! ». Mon producteur m’a répondu « non, c’est ton histoire, tu dois faire ce film. Mais si tu te sens comme un touriste, pense à envoyer ton film en exode ». C’est le cas de plein de Turcs, alors pourquoi ne pas tourner le film en Allemagne ? C’était intéressant d’y penser : mon idée était alors de faire le film comme s’il se déroulait en Turquie, sans la reconstituer. Il y a déjà en quelque sorte une Turquie en Allemagne, avec une large communauté turque. C’était une bonne approche qui a enlevé un poids – et qui a permis de faire aussi un film sur l’Allemagne.



Dans votre esprit, le drame conjugal a donc précédé le thriller politique.

Oui, cela dit je voulais faire un drame familial, raconter une histoire de couple, mais je savais que cela aurait à voir avec la politique. En 2014, j’ai réalisé un court métrage intitulé Sadakat dont l’histoire est très similaire. Un récit de mariage, à Istanbul, divisé par la politique. Je savais que Yellow Letters serait politique aussi.

Avez-vous eu l’occasion d’en parler à Emin Alper lors de la Berlinale (où Alper a reçu le Grand Prix pour Salvation, ndlr) ?

Oui, on en a d’ailleurs longuement parlé l’autre jour encore. On se connaît, il lu le script avant le tournage. Je lui ai demandé son avis et il m’a dit « vas-y ! ».

Pouvez-vous m’en dire davantage sur cette idée d’avoir Berlin jouant le rôle d’Ankara et Hambourg celui d’Istanbul ?

Je ne voulais pas cacher ce procédé, je voulais que ce soit explicite. Je souhaitais que le public d’une société occidentale et libérale réfléchisse à ce parallèle : il n’est pas seulement question de Turquie mais d’Allemagne, de France ou des États-Unis. Et puis il y a des similarités entre Ankara et Berlin, entre Istanbul et Hambourg. C’était comme un jeu, de chercher ce qu’il y a de turc en Allemagne. La communauté turque, on l’a trouvée où on est allé, on n’a pas eu besoin de la recréer. Je suis sûr qu’on peut faire la même chose en France avec les communautés marocaines ou algériennes.



Comment, dans cette optique, avez-vous travaillé sur les décors et les lieux de tournage ?

On a beaucoup discuté avec ma cheffe opératrice Judith Kaufmann. On a essayé d’instiller dans l’esprit du public que l’histoire pouvait se passer en Turquie, en termes de lumières, de chaleur, de sons. Le film a l’air de se dérouler en Turquie mais on voulait éviter l’orientalisme, les choses qu’on imagine comme des intérieurs turcs etc. On ne voulait pas de ce genre de stéréotypes. Le film est coloré, la couleur rouge est récurrente dans le film, mais pour équilibrer cela, on a par exemple opté pour une musique occidentale assez classique et pas orientaliste. Le ton est en fait déjà donné avec le fait que tout le monde parle turc, il n’était pas nécessaire d’en faire davantage.



Comment avez-vous travaillé ensemble sur le style visuel du film avec Judith Kaufmann ?

Je lui ai donné la première version du scénario ; on a marché ensemble, parlé, on a parlé d’autres films qu’on a regardés, on a collecté des inspirations et fait des tests. Ces tests sont cruciaux : Judith veut que les actrices et acteurs soient là pour ces essais, que le son soit en place, le maquillage pareil… On essaie différents objectifs, on regarde le résultat dans un cinéma, sur grand écran. Puis on décide du format, on parle du grain de l’image etc. C’est une discussion et pas des décisions arrêtées du style « ce sera du cinémascope et c’est tout ». Elle est très impliquée dans mon travail et moi dans le sien. C’est un dialogue. Et c’est notre quatrième film ensemble en 7 ans, rien que ça me semble assez éloquent !



On a parlé du fait que le film pourrait raconter la fragilité des démocraties dans d’autres pays mais Yellow Letters est aussi un commentaire spécifique sur la situation politique en Turquie ?

Très clairement, toute l’histoire est inspirée par ce qui est arrivé là-bas. Le pouvoir, la société divisée, mais l’espoir aussi. Il y a une scène de théâtre très importante en Turquie, c’est une communauté extrêmement vivante. Les gens sont fatigués de la stupidité des shows télé et vont beaucoup au théâtre voir le reflet de la réalité.

Avez-vous le sentiment que la liberté d’expression et la liberté artistique ont été affaiblies en Allemagne ?

Oui, je le pense. On peut toujours dire des choses en Allemagne, mais certaines sont de plus en plus dures à exprimer. Sur le Moyen-Orient par exemple, les critiques du pouvoir israélien peuvent vous mettre sur la touche assez facilement. Des académiciens ont pu être punis, des artistes exclus d’événements simplement parce qu’ils étaient palestiniens… l’Allemagne a un problème avec ça. Vous avez vu la controverse lors de la Berlinale, la presse à sensation est aisément prête à faire passer quiconque pour un antisémite. Lorsque le cinéaste palestinien (Abdallah Alkhatib, primé pour le film Chronicles From the Siege, ndlr) a dit que l’Allemagne joue un rôle dans l’actuel génocide, ce qu’il dit est une opinion, c’est légal et le plus important c’est cette liberté d’expression. Ça ne tombe pas sous le coup de la loi donc ça ne devrait pas être un problème. Si, pour certains, c’est un problème, eh bien ces personnes ne devraient peut-être pas avoir de responsabilité politique. On ne devrait pas avoir de responsabilité politique si on ne respecte pas la loi.

Et on ne peut pas attendre d’artistes venant de l’étranger qu’ils aient toutes et tous les mêmes positions qu’Israël ou que le gouvernement allemand. Il y a des gens qui ne partagent pas ces opinions. Et si ces artistes étrangers sont tenus à suivre un code de conduite, comme c’est actuellement en discussion, ça ne marchera pas. Les gens doivent pouvoir s’exprimer librement, sinon ce n’est pas un festival libre. Tricia Tuttle (directrice de la Berlinale, ndlr) et sont équipe ont été super, on s’est senti très protégés et avons pu avoir notre liberté de parole. Ce serait dommage de la perdre, c’est vraiment la meilleure.



Comment avez-vous choisi vos interprètes, Özgü Namal et Tansu Biçer, dont la prestation est impressionnante ?

Ma directrice de casting, qui a beaucoup travaillé, me les a présenté.es. Je connaissais Özgü Namal qui est une superstar en Turquie. Mon critère était que je voulais des interprètes qui viennent du monde du théâtre. Tansu, je l’ai vu sur scène et au bout de trois phrases j’ai su que c’était lui, c’était vraiment un coup de foudre. Özgü ne fait plus de castings mais elle a accepté pour moi ; je voulais voir l’alchimie entre elle et lui. Et ça s’est révélé évident. On a essayé avec d’autres, mais c’était très clair.



Comment avez-vous trouvé le juste équilibre entre l’efficacité du suspens et le fait de rester proche de vos personnages, sans que l’un ne soit au détriment de l’autre ?

C’est une bonne question, je pense que je veux toujours rester au plus proche des émotions de mes personnages. C’est ce qui me guide. J’adore tourner plus que je n’utilise, c’est une façon de rester fidèle au monde intérieur de mes protagonistes.

Dans ce sens, le montage est-il une étape décisive ?

Oui c’est sûr. C’est même ma partie préférée. Une fois que le film est financé, que les possibles catastrophes de tournage ont été évitées, maintenant on peut jouer. J’aime particulièrement les premières étapes du montage, quand on se débarrasse de plein de choses. La plupart du temps, les gens travaillent le montage en réduisant peu à peu leur matériel jusqu’à arriver au film fini. Moi, je constitue d’abord une version courte, et je vois ce que je peux ajouter. C’est une manière de ne pas perdre de scène, de ne pas avoir d’idée arrêtée, et d’essayer des choses.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

J’adore John Cassavetes, Asghar Farhadi, Jacques Audiard, Paul Thomas Anderson, Maren Ade, Claire Denis, les premiers films d’Alfonso Cuaron, Gus Van Sant… Fatih Akin a été un modèle pour moi quand j’étais jeune bien sûr. Nuri Bilge Ceylan, Sean Baker qui a pu faire des films à partir de rien. Des gens qui ont le cinéma dans leur ADN. J’essaie de faire ça aussi, des films dont je puisse être fier, sans me compromettre avec des studios.

Quel sentiment avez-vous eu lorsque vous avez remporté l’Ours d’or pour Yellow Letters ?

C’était génial, c’était un honneur. J’étais un tout jeune homme quand j’ai vu mes premiers films à la Berlinale. Je me disais que je serais peut-être un jour là. Puis j’ai été invité, puis j’ai gagné, et je suis sur la même liste Wikipedia que plein de cinéastes incroyables ! C’est surréel. Je pense être quelqu’un de humble, quand mon précédent film a été nommé aux Oscars je me suis dit que c’était de la chance, quand j’ai gagné l’Ours d’or je me suis dit que c’était de la chance. Mais peut-être que j’ai des qualités (rires) !



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 23 mars 2026. Merci à Chloé Lorenzi. Crédit portrait Jens Koch.

| Suivez Le Polyester sur Bluesky et Instagram ! |

Partagez cet article