Inauguré à la fin des années 1960 par l’empereur Haïlé Sélassié, le Hilton Addis-Abeba est un grand hôtel. Depuis ce point d’observation, Ruth Beckermann explore le passé et le présent de l’Éthiopie.
Wax & Gold
Autriche, 2026
De Ruth Beckermann
Durée : 1h37
Sortie : –
Note : ![]()
GRAND HOTEL
« Lion Conquérant de la Tribu de Juda » : c’est l’un des titres d’Haïlé Sélassié Ier, empereur d’Éthiopie de 1930 à 1974. Avec une touche de facétie, l’Autrichienne Ruth Beckermann ouvre son nouveau documentaire, Wax & Gold, par une image de lion… mais ce lion-là, loin d’être souverain, est un animal dans un zoo qui semble faire sa sieste sur le dos. Si le film, dévoilé hors compétition dans le cadre de Berlinale Special, se déroule dans un hôtel qui sert de prétexte pour raconter l’Histoire d’un pays, Wax & Gold navigue régulièrement entre les points de vue, les fantasmes et la réalité. Le titre fait d’ailleurs référence à une manière de dire une chose et son contraire en amharique, la langue parlée en Éthiopie.
De fait, il semble y avoir deux points de départ plutôt fictionnels à Wax & Gold : tout d’abord, et cela peut être assez surprenant, il y a la passion enfantine de Ruth Beckermann pour l’Empereur Haïlé Sélassié – pendant que d’autres petites Autrichiennes s’intéressaient de manière plus conventionnelle à Sissi. Un intérêt d’enfance implique nécessairement une part de fiction personnelle. Un autre point de départ de ce documentaire est longuement évoqué : c’est l’ouvrage Le Négus écrit par le Polonais Ryszard Kapuscinski et consacré à Sélassié. Ce livre peut être considéré comme une biographie, mais n’a pas été traduit en Éthiopie, et il serait, comme on le suggère dans le film, composé d’éléments inexacts.
Comment saisit-on les faits et les sépare t-on de la fiction ? Ruth Beckermann arrive dans un pays étranger, méconnu, mais dans un décor familier : c’est celui de ce lieu autrefois conçu comme un hôtel de luxe, et qui ressemble finalement à plein d’autres hôtels. Ouvert en 1969, il était le premier hôtel international d’Éthiopie. « Un grand hôtel ressemble à n’importe quel autre » entend-on dans le film, avant d’enchaîner sur un extrait figurant Joan Crawford dans le long métrage Grand Hotel d’Edmund Goulding. Dans Wax & Gold, le personnel de l’hôtel s’assure que tout est en place, des gens s’installent pour profiter d’Internet. Mais si le décor est familier, les histoires, la culture et les personnes ne le sont pas.
Haïlé Sélassié a participé à moderniser l’Éthiopie mais est aussi une figure largement controversée. Voilà qui est, là aussi, propice aux discussions, et Beckermann en mène un certain nombre dans ce documentaire. Qu’est-ce que ce bâtiment conçu il y a bientôt soixante raconte sur le règne de Sélassié ? Sur l’Histoire de l’Éthiopie ? Sur le fascisme italien ? Sur les crimes de guerres qui restent impunis en Éthiopie ? L’hôtel, à l’image des institutions souvent américaines auscultées par Frederick Wiseman, n’est pas qu’un hôtel : c’est un mini-monde, et c’est un témoin de ce qui se passe à l’extérieur. Il se dresse dans une ère qui demeure néo-coloniale, qu’on parle d’impact économique ou culturel. Voilà qui questionne d’ailleurs la présence et le regard de Ruth Beckermann : ce film est tourné et narré par elle, et pas par un.e cinéaste d’Éthiopie.
Wax & Gold est un documentaire original, qui confirme la curiosité d’une cinéaste à l’œuvre particulièrement éclectique. Le précédent film de Beckermann, Favoriten, racontait trois ans du quotidien d’une classe autrichienne où les élèves ont une langue maternelle qui n’est pas l’allemand. Deux ans auparavant, elle réalisait Mutzenbacher, dans lequel des hommes de tout profil étaient amenés à lire et réagir à un livre scandaleux et à aborder leur propre sexualité. Le sujet de Wax & Gold est à nouveau tout autre, et – c’est une qualité – difficile à circonscrire. Il se déploie d’ailleurs à l’image : évoqué, discuté, détaillé à l’intérieur de l’hôtel, avant une longue dernière séquence qui sort enfin dans la ville, dans ses rues, et dans les différents mondes d’Addis-Abeba.
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par Nicolas Bardot
