Berlinale | Critique : Rose

Au XVIIe siècle, Rose, un mystérieux soldat arrive dans un village protestant isolé. Prétendant être l’héritière d’un domaine abandonné depuis longtemps, Rose présente un document pour authentifier sa demande, ce qui suscite le malaise et la suspicion au sein de la communauté.

Rose
Autriche, 2026
De Markus Schleinzer

Durée : 1h33

Sortie : –

Note :

LE NOM DE LA ROSE

L’œuvre de l’Autrichien Markus Schleinzer est relativement rare (3 films en 15 ans) mais percutante à chaque fois. Et celle-ci voyage de plus en plus loin dans le temps : après le drame contemporain d’un gamin vivant avec un pédophile dans le glaçant Michael, après le récit au 18e siècle d’un esclave africain pris sous l’aile d’une comtesse européenne dans l’inédit en salles et brillant Angelo, nous voici désormais quelque part au début du 17e siècle, quelque part en Allemagne dans Rose. Les éléments contextuels ne sont pas si nets et la voix-off nous donne presque l’impression d’être dans un conte. Un conte hanté : il y a eu une guerre, la terre est encore fumante, les ossements s’empilent les uns sur les autres.

Rose est le héros de cette histoire. Le, car Rose vit comme un homme, soldat hier et homme de ferme aujourd’hui. Rose n’est pas trans, mais le jeu de rôles, dans une société aux esprits aussi étroit, semble être le seul espace où tout est possible – surtout pour les femmes qui ne s’appartiennent pas. Rose réussissant à tromper toute une communauté : voici la surprenante dynamique d’un quiproquo de boulevard, trempée dans un drame historique en noir et blanc, lui-même inspiré de faits réels. Rose n’a guère besoin que d’enfiler un pantalon pour être pris pour un garçon : le film adhère à ce parti-pris en soulignant l’absurdité des codes de genre. Pas de Dieu créateur dans ce monde-là pour la souveraine Rose : on s’imagine soi-même et on se crée.

Cette voix-off de conte semble tout nous dire, mais là encore les choses sont plus ambigües. « L’histoire de Rose ne commence pas là », nous prévient-elle sans en dire plus. Plus tard, la voix-off mentionne un secret révélé, tandis que les deux personnes concernées sont filmées floues à travers une fenêtre. La caméra et la narration de Schleinzer nous mettent dans une position particulière et dynamique vis-à-vis du récit. Elles laissent un espace actif, éloquent et expressif à ce qui n’est pas montré : le cinéaste prouve encore une fois sa capacité à mettre en scène une violence pourtant absente à l’écran. Et à installer un tempo à la fois lent et soutenu, participant à une totale immersion.

Beaucoup de choses sont absentes de l’écran dans Rose, ce qu’on y voit doit nous suffire à construire l’histoire et les personnages. Le film est court, son noir et blanc se débarrasse de toutes les nuances colorées de la nature. Ça ne l’empêche pas d’être profond, ça ne nous empêche pas de nous plonger au plus loin dans ses images magnétiques, au contraire. C’est simple et c’est comme ça : ce sont justement les explications simples de Rose qui rendent folles les personnes les plus ignares. Rose est un film qui se déroule il y a au moins 300 ans, mais c’est un film d’aujourd’hui sur l’obsession des réactionnaires pour ce qu’il y a dans la culotte des autres. Incarnée par la toujours extraordinaire Sandra Hüller (qui n’a parfois besoin d’aucune expression pour suggérer énormément), Rose est un personnage fantastique par ce qu’elle accomplit (son culot héroïque, sa manière de se jouer des normes sociales, son talent pour faire fuir les ours) et ce qu’elle révèle de la communauté. Lors d’un plan saisissant du début du long métrage, elle semble s’évanouir dans un carnaval tel un fantôme. Son ombre puissante traverse le film et plane longtemps encore après la séance.

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par Nicolas Bardot

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