Berlinale | Critique : I Understand Your Displeasure

Heike (59 ans) travaille comme responsable du service client dans une entreprise de nettoyage, slalomant quotidiennement entre les clients, la direction de l’entreprise et le personnel de nettoyage.

I Understand Your Displeasure
Allemagne, 2026
De Kilian Armando Friedrich

Durée : 1h33

Sortie : –

Note :

AU BOULOT !

Un tout petit goûter d’anniversaire est vite organisé entre collègues dans un vestiaire, on devine qu’il s’agit d’une pause en catimini dans leur planning de travail chronométré. Heike n’a pas le temps de saisir cette occasion de souffler : à peine a-t-elle bousculé le petit groupe réuni devant le gâteau de fortune pour saisir le prochain produit d’entretien dont elle a déjà besoin, qu’elle leur rappelle « N’oubliez pas de pointer » par dessus le joyeux anniversaire chanté en cœur. Heike, la soixantaine, n’est pourtant pas une boss horrible, ce n’est d’ailleurs la boss de presque personne. Elle a bien une équipe de nettoyeurs sous sa responsabilité, mais elle a surtout une foule de supérieurs qui ne manquent aucune occasion de lui rappeler la place très basse qu’elle occupe sur l’échelle hiérarchique.

Le monde du travail est parfois un sport de combat. Heike sait ce qu’elle fait, elle met la main à la pâte sans traîner, elle se dépêche, galope d’une tâche à l’autre au point de faire ressembler ses journées de travail à du parkour, et au point que la caméra semble avoir du mal à la suivre. Et quand elle a enfin le temps de s’asseoir c’est au volant de sa voiture où, loin de se reposer, elle répond aux appels énervés de ses employeurs toujours plus exigeants. Quand elle leur répond machinalement la formule magique « Je comprends votre mécontentement », on sent qu’elle n’y croit pas mais qu’elle est suffisamment maline pour leur ressortir leur langage corporate déshumanisant. Dans ces trajets infernaux, Heike évoquerait presque l’héroïne conductrice de N’attendez pas trop de la fin du monde. Ni râleuse ni bonne poire, Heike comprend, en effet. Elle comprend qu’elle ne peut compter que sur sa débrouillardise, voire ses magouilles.

I Understand Your Displeasure s’inscrit (sans beaucoup chercher à se démarquer) dans la lignée des drames réalistes mettant en scène le monde du travail manuel comme des récits de survie axés sur l’urgence et l’action. Cela donne à l’ensemble un visage familier mais efficace, surtout en ce qui concerne le rythme et l’immersion. Ce n’est pourtant pas par la mise en scène que se distingue le film qui finit par choisir de désamorcer la pression en allant vers un dénouement apaisé, mais par les nombreuses nuances qu’il apporte à son héroïne passionnante, et notamment ses défauts. Heike n’est pas une sainte martyre ou une allégorie sur pattes. Le scénario laisse place à sa bonté comme à sa lâcheté ou sa mesquinerie et Sabine Thalau, dont c’est la première apparition à l’écran, se tire haut la main de ce sacré personnage.

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par Gregory Cooutaut

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