Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier.
Le cri des gardes
France, 2025
De Claire Denis
Durée : 1h49
Sortie : 08/04/2026
Note : ![]()
AU BOUT DE LA NUIT
Le Cri des gardes est l’adaptation de la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. C’est la première fois que Claire Denis adapte un texte de théâtre et les contraintes du genre ne lui ont visiblement pas fait peur. La cinéaste assume en effet sans sourciller l’unité de lieu (quelques recoins d’un chantier perdu dans le désert) et de temps (une unique nuit de A à Z) et en profite même pour pousser le minimalisme jusqu’à la radicalité.
Dans le texte d’origine comme dans le résultat filmique, seuls quatre personnages se retrouvent autour d’un grillage que nul n’ose franchir. Jamais réunis tous en même temps, leurs interactions sont réparties en duos autour d’un double axe narratif : la disparition du corps d’un ouvrier noir décédé plus tôt dans la journée dans ce qu’on s’obstine à appeler un accident, et l’arrivée de la jeune épouse du chef de chantier avec ses airs naïfs. Un corps en moins et un corps en plus, cela suffit à la réalisatrice pour faire une nouvelle fois la démonstration de son savoir-faire rare pour ce qui est de filmer les passions en voie de détonation.
L’expression slow burner a rarement semblé plus adéquate qu’ici. Fort exigeant de par son rythme et par son verbe, Le Cri des gardes est comme une lente apnée dans une nappe entre le glacé et le brûlant, où les désirs (désirs physiques, désirs de vengeance ou de brutalité) sont sans cesse sur le point d’exploser. Plongé dans une pénombre permanente pouvant évoquer Costa ou Lynch, les personnages ont l’air d’être en feu, et à 61 ans Matt Dillon n’a quasiment jamais été aussi canon. Denis a toujours su mettre en scène la présence corporelle de ses comédiens, et la manière dont elle plante Isaach de Bankolé dans son costume chic suffit à le transformer en totem vengeur et à couvrir ce huis-clos d’une dimension fantomatique.
Le pays exact où se déroule l’action n’est jamais nommé dans le texte d’origine. Cette « Afrique de l’ouest » est un terrain déjà familier pour la réalisatrice qui y a déjà situé plusieurs de ses films (Chocolat, Beau travail, White Material). Il y a un élégant paradoxe à la voir ici explorer ses motifs fétiches alors même qu’elle adapte le texte d’un autre. Si Le Cri des gardes apporte bel et bien du neuf à sa filmographie, c’est sans doute de par sa mise en scène. En effet, Denis troque ici sa caméra sensible, qui tremblote habituellement au plus proches de des comédiens, pour une caméra nettement plus fixe, aux cadrages rigoureux et souvent majestueux, qui met autant en scène les corps que l’angoissant vide autour d’eux.
| Suivez Le Polyester sur Bluesky, Facebook et Instagram ! |
par Gregory Coutaut
