Berlinale | Entretien avec Paolo Baiguera

Présenté dans le cadre du programme spécial de la section Forum nommé « AI REALISMS » mettant en valeur des œuvres courtes utilisant l’IA de façon critique, L’Uomo più bello del mondo est réalisé par l’Italien Paolo Baiguera. Dans ce film, le cinéaste tente de faire le portrait de son oncle décédé du sida, dont il ne reste aujourd’hui que 25 photos et un tabou familial. Ce documentaire produit par Andrea Gatopoulos fait partie de notre dossier des meilleurs courts de la Berlinale. Face à une même poignée de photos, la mère du cinéaste évoque des souvenirs chaleureux tandis que la voix d’un logiciel de Google enchaine les interprétations cyniques et suggestions publicitaires les plus grossières. Un portrait impossible et pourtant émouvant, qui jongle entre vertige et grotesque. Paolo Baiguera est notre invité.


Qu’est-ce qui a fait naître en vous le désir de raconter l’histoire de votre oncle ?

Depuis que j’ai commencé mon parcours dans le cinéma, j’ai toujours su que j’allais finir par raconter cette histoire. C’était un énorme tabou dans ma famille, et cela a été géré de manière très maladroite. Par exemple, mon deuxième prénom est Michele (le nom de mon oncle), et pourtant personne ne m’a jamais raconté son histoire. Je suis également le seul de ma famille à n’avoir jamais eu la chance de le rencontrer, puisqu’il est mort du sida quatre ans avant ma naissance. Il y a quelque chose de profondément douloureux dans le mystère entourant cet homme, dans le fait que son histoire m’ait été cachée. Cela touche aux thèmes du jugement et de la honte, et à la manière dont ces sentiments se relient à nos propres préjugés personnels ainsi qu’à ceux ancrés dans la société.

Son histoire résonne avec beaucoup d’autres que j’ai entendues, et elle montre comment de tels sentiments peuvent façonner une famille, une vie et le monde qui nous entoure. De plus, puisque les seules traces qu’il ait laissées sont vingt-cinq photographies, cela a semblé être une occasion puissante de réfléchir à la quantité de mémoire qu’une photographie peut contenir, et au nombre d’interprétations d’une personne qui peuvent émerger simplement en regardant. Cela est devenu une méditation sur la valeur d’une image, à la fois d’un point de vue humain et chaleureux et d’un point de vue plus froid et systémique.



Quelles questions éthiques vous êtes-vous posé au moment d’utiliser l’intelligence artificielle pour certaines séquences ?

Ce fut un long processus de réflexion. Lorsque j’ai commencé à travailler sur le projet, je n’étais pas sûr que ce soit la bonne manière de raconter l’histoire, ni même s’il était approprié de traiter les photographies de mon oncle décédé de la manière dont je l’ai fait. Était-il juste d’imposer une analyse et une animation par IA sur ces images ? Ces images étaient-elles même les miennes pour les utiliser ainsi ? À qui appartiennent-elles, en fin de compte ? Je ne pense pas avoir de réponse définitive à ces questions.

Ce que je peux dire, c’est que dès le moment où j’ai commencé à traiter ses photos via l’API Google Vision, les résultats m’ont paru incroyablement appropriés, à la fois sur le plan intellectuel et émotionnel, par rapport à l’histoire que je racontais. Et cette histoire m’appartient fondamentalement : elle parle de ma découverte de sa vie, de la manière dont la honte et le jugement entourant sa mort ont créé le mystère et la douleur, plutôt que de reconstruire sa vie de manière objective. La réaction de ma mère a également été très importante. Lorsque je lui ai montré les résultats après un de nos appels, elle a été réellement surprise, presque excitée, par ce qui en était ressorti. Cette réaction m’a rassuré sur le fait que le processus n’était pas un acte de violation, mais plutôt une manière d’ouvrir un nouvel espace pour le dialogue, la mémoire et la réinterprétation.



Certaines analyses des photos effectuées par l’IA sont tellement arbitraires qu’elles deviennent grotesques. Les descriptions de votre mère sont plus chaleureuses et émouvantes, mais il y a des anecdotes tout aussi grotesques, comme lorsqu’elle évoque l’idée de l’exorcisme. Comment avez-vous trouvé votre équilibre entre l’histoire personnelle touchante et les moments qui flirtent presque avec la comédie ?

Il est difficile de revenir sur cet équilibre, car il est apparu de manière organique au cours du processus. Le film suit deux arcs narratifs, qui convergent progressivement vers une fin commune. Les deux commencent sur un ton plus léger, presque ironique, pour évoluer lentement vers quelque chose de plus émotionnel et intime. Dans le montage, la juxtaposition des deux voix (celle de ma mère et celle de l’API Google Vision), ainsi que l’association des photographies animées de mon oncle et de l’analyse de ces mêmes images par l’IA, crée une narration qui semble ludique en surface, mais chargée d’émotion en profondeur.

Les jugements de l’IA sont drôles… jusqu’à ce qu’ils ne le soient plus. Dans une photo, par exemple, l’API Google Vision suggère que mon oncle pourrait avoir consommé de la drogue, ce que ma mère avait mentionné juste quelques instants plus tôt en décrivant : « Là, quand il porte un lion autour du cou, en train de fumer ». Au final, c’est encore un jugement biais. Il y a quelque chose de difficile à formuler dans ce moment : c’est à la fois touchant et dérangeant. Une voix humaine porte la douleur, la mémoire et le biais personnel ; l’IA, en revanche, reflète quelque chose comme une manière collective de voir : un regard systémique qui semble impersonnel, mais étrangement révélateur.

Dans ce clash, il y a quelque chose de tragique, d’absurde et de profondément triste. Lorsque l’on s’engage profondément avec la vérité émotionnelle d’une histoire et les événements entourant les personnes impliquées, le grotesque est presque indissociable de l’humain. Tout devient imbriqué : émotion, religion, vérité, mensonges, blagues, larmes, moments humoristiques et douloureux — comme l’exorcisme, par exemple. L’équilibre est presque impossible à contrôler. Pourtant, c’est précisément dans ce mélange instable entre comédie et chagrin, chaleur et froideur, que le film trouve son ton. Cette tension lui permet de résonner à la fois sur le plan conceptuel et émotionnel.



Au bout du compte, pensez-vous que le film parvient à donner un portrait fidèle de votre oncle ?

Pas d’une manière traditionnellement satisfaisante. Le court métrage peut certainement raconter sa vie, mais il n’approfondit pas beaucoup de détails. Ce n’était pas mon objectif principal. Je voulais explorer ma famille et mon point de vue sur un souvenir presque effacé, et révéler combien la cause sous-jacente de cet effacement était un jugement collectif qui a honteusement frappé ma famille et, par extension, moi. En ce sens, je pense que le film parvient à atteindre son objectif.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Dans mon parcours (encore bref), j’ai eu la chance de rencontrer deux réalisateurs merveilleux et de travailler étroitement avec eux. Ils sont devenus mon école de cinéma et une source majeure d’inspiration : Matteo Zoppis et Alessio Rigo de Righi.

J’aimerais également mentionner quelques collaborateurs clés qui ont été essentiels pour moi — les personnes qui ont travaillé sur le film Pile ou face ? : Tommaso Bertani (également producteur de ce court pour Ring Film), Benedetta Barroero (1ere assistante réalisatrice), Simone D’Arcangelo (directeur de la photographie), et bien d’autres. Ce film a été une expérience déterminante et qui a changé ma vie, et je leur en serai éternellement reconnaissant. Beaucoup d’entre elleux m’ont également soutenu lors du montage de ce projet et ont vraiment contribué à sa réalisation. Je souhaite aussi remercier et reconnaître Andrea Gatopoulos, qui a produit à la fois le court métrage et la résidence de cinéma expérimental (un grand salut à Nouvelle Bug !!) où le film est né, ainsi que Graziano Chiscuzzu, producteur pour 5e6, qui m’a assisté pendant la phase de montage. Plus que des réalisateurs inspirants, je crois vraiment au pouvoir du travail d’équipe et de la créativité collective !

Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 25 février 2026.

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