Entretien avec Nienke Deutz et Digna van der Put

Dévoilé tout récemment à Rotterdam (et inclus dans notre dossier des meilleurs courts de cette édition), This Is Your Captain Speaking est un film d’animation co-réalisé par les Néerlandaises Nienke Deutz et Digna van der Put. Des habitantes d’un même quartier à Rotterdam y évoquent un fantasme commun : celui de voler. This is Your Captain Speaking est un film très doux, qu’il s’agisse de son design ou de sa musique. Une envolée onirique, enveloppante et esthétiquement inspirée : on s’élève en même temps que ses protagonistes. Nienke Deutz (que nous avions déjà rencontrée pour Bloeistraat 11 ainsi que The Miracle) et Digna van der Put sont nos invitées.


Pouvez-vous nous parler de l’implication des habitant•es du quartier de Delfshaven dans votre film ?

Le point de départ de This Is Your Captain Speaking était d’interviewer des personnes à propos du fantasme d’avoir un super-pouvoir et d’utiliser ces interviews dans le film. C’était, entre autres, une exploration de la voix et de son utilisation dans un film d’animation. Pour s’assurer que chaque voix serait clairement reconnaissable et distincte au niveau sonore, nous recherchions une grande variété de voix dans le film ; jeunes et âgées, des personnes ayant différentes manières de parler et différents accents. Nienke a réalisé les interviews, et comme elle venait de s’installer à Rotterdam, elle n’avait pas encore un large réseau incluant une grande variété de voix. Une étape logique et pratique a été d’interviewer ses voisin.es.

Rotterdam est une ville portuaire où plus de la moitié de la population est d’origine étrangère. En raison de la composition démographique du quartier de Delfshaven, les personnes interrogées ont naturellement des parcours variés – Cap-Vert, Suriname, le nord et le sud des Pays-Bas, l’Allemagne, mais il y a aussi quelqu’un qui a vécu toute sa vie à Rotterdam. En conséquence, leurs qualités vocales et leurs sonorités sont très diverses, ce qui était formidable en termes de son.

Mais ce qui nous a frappées du point de vue narratif, c’était de réaliser qu’il y avait beaucoup de points communs dans la façon dont les gens fantasment de voler, même s’iels mènent des vies très différentes. Les fantasmes révèlent à la fois quelque chose de personnel sur chaque individu, et en même temps ils renvoient à quelque chose de collectif. Nous avons réalisé qu’interviewer des voisin.es était une belle façon de rassembler le récit : différentes personnes partageant leurs fantasmes, reliées par le simple fait qu’elles vivent toutes dans le même quartier.



Comment avez-vous collaboré pour réaliser ce film, aviez-vous une répartition spécifique des tâches pour chacune de vous ?

Nous travaillons ensemble depuis maintenant neuf ans. Auparavant sur les courts métrages de Nienke, Bloeistraat 11 et The Miracle, où Digna était l’animatrice principale. Nous avons rapidement ressenti une forte connexion créative et nous nous sommes servi mutuellement de caisse de résonance. Il y avait une alchimie qui nous permettait de faire évoluer les idées de chacune. Au début du développement de This Is Your Captain Speaking, notre collaboration s’est approfondie. C’est pourquoi nous avons choisi de ne pas travailler simplement en tant que réalisatrice et directrice de l’animation, mais en tant que co-réalisatrices.



Il y a une grande douceur qui émane du design et des couleurs dans This Is Your Captain Speaking, pouvez-vous nous en dire davantage sur votre approche visuelle ?

Les décors sont dessinés au crayon sur papier. Des dessins dans lesquels tout n’est pas rempli de manière hermétique. En laissant certaines choses de côté, nous voulions évoquer la sensation de voir une fantaisie prendre forme lentement, comme si elle se cristallisait sous vos yeux. L’aspect numérique des personnages contrastait joliment avec les décors dessinés à la main. Nous voulions que chaque décision visuelle contribue au sentiment de magie et d’émerveillement que le vol peut évoquer. Les couleurs ont joué un rôle important dans ce processus, la palette de couleurs suivant l’arc de la journée, du lever au coucher du soleil. Nous nous sommes particulièrement concentrées sur les teintes plus extrêmes et vibrantes qui définissent souvent le ciel d’automne.

Parce que nous voulions éviter toute confusion sur qui était qui, nous avons décidé de donner à chaque personnage un élément distinctif. Maria porte un collier avec une croix, Helen transporte un sac dans lequel elle collecte des fruits pour ses voisins, et Jenilee, par exemple, a des cheveux très longs. Pour éviter qu’elles aient l’air nues, nous avons suggéré des vêtements avec seulement quelques lignes minimalistes plutôt que de concevoir entièrement leurs tenues. Finalement, nous avons réparti les personnages entre les différent.es animatrices et animateurs. Quelqu’un a animé toutes les scènes de Ulla en combinaison de surf, et quelqu’un d’autre a animé toutes les scènes de Jenilee volant dans l’espace. Cette approche a permis plus de place pour l’interprétation individuelle et la liberté créative, ce qui a rendu le processus plus agréable pour l’équipe.



Comment êtes-vous arrivée à cette décision d’avoir des personnages sans nez ni bouche ?

Nienke est une grande passionnée de podcasts, et ce qu’elle trouve si magique dans ce format, c’est à quel point on peut apprendre rien qu’en écoutant la voix de quelqu’un ; son âge, son sexe, son parcours, et même sa personnalité, tout en laissant de la place à l’imagination de l’auditeur pour combler les lacunes. En concevant les personnages de notre court métrage, nous voulions capturer ce même sentiment d’ouverture. Comme nous ne travaillions pas avec de la prise de vues réelle, les personnages sont naturellement plus des représentations que de véritables êtres humains. Nous avons passé beaucoup de temps à expérimenter sur la quantité de détails à inclure ou à omettre. Qu’est-ce qui est absolument nécessaire pour que le public reconnaisse un personnage, et qu’est-ce que nous pouvons laisser ambigu ? Pour ce film, nous avons décidé que les personnages n’avaient pas besoin d’avoir un nez ou une bouche. En les simplifiant de cette manière, nous visons à ce qu’ils deviennent une sorte de « toile blanche » permettant au public de projeter ses propres idées et son imagination sur les personnages.



La musique joue un rôle important dans l’atmosphère de votre film. Comment avez-vous travaillé sur ce point en particulier ?

Mark Schilders, le compositeur du film, avait également travaillé avec Nienke sur des projets précédents, donc la communication a été vraiment fluide. Il comprenait déjà nos sensibilités et notre goût général. Il a rejoint le projet tôt, lorsque nous avions l’animatique en place et quelques clips animés de manière approximative. Nous avions quelques idées initiales sur l’endroit où la musique pourrait être utilisée et partagions des exemples d’ambiances que nous aimions. Nous avons également parlé de la qualité tactile des visuels et voulions que la musique reflète cette sensation.

Mark a eu l’idée intelligente de commencer par le cœur émotionnel du film, quand Maria retrouve sa mère au Cap-Vert, et de travailler à rebours à partir de là. Il a apporté quelques propositions, et nous avons immédiatement été séduites par le chant choral. Il a également produit un rythme qui semblait tactile, tout comme les images. Cela nous a donné la sensation d’être à l’intérieur d’un corps entendant le battement du cœur et le flux de sang. Une fois la pièce musicale la plus importante établie, il a pu développer des variations et tisser les thèmes musicaux tout au long du reste du film.

Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 18 février 2026. Merci à Luce Grosjean.

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