Entretien avec Eva Libertad

Auteur d’un brillant parcours en festivals, Sorda de l’Espagnole Eva Libertad raconte l’histoire d’Angela qui attend un enfant. Angela est sourde, et se questionne sur le fait de devenir mère dans un monde d’entendants. Sorda examine avec finesse la place prise au quotidien par la surdité de son héroïne. Ce drame à la fois tendre et amer souligne les épreuves imposées par une société validiste. Sorda sort le 29 avril en France, Eva Libertad est notre invitée.


Je me demandais comment vous aviez construit le personnage principal : Sorda n’est pas un documentaire sur votre sœur (atteinte de surdité et qui joue le rôle principal, ndlr), mais à quel point vous êtes-vous inspirée de son expérience, de votre propre expérience, des rencontres que vous avez pu faire pour le film, ou encore de votre imagination ?

Je savais que je voulais faire un film sur une mère atteinte de surdité. N’étant ni mère ni sourde, j’ai naturellement commencé à rencontrer des gens et à me documenter. Il y a donc une trace de réel, mais je ne souhaitais pas faire un film qui documente sur l’expérience d’une mère sourde, je voulais que le personnage existe en tant que tel. Alors oui elle est sourde dans un monde d’entendants, mais le fait qu’elle soit sourde n’est pas ce qui la définit entièrement. Il y a plein de problématique, comme pour toute personne. Je voulais qu’elle soit une amoureuse, une amie, une collègue de travail, une mère, une fille. Je ne voulais pas non plus que ce soit une espèce d’exemplification de mère sourde. Je voulais qu’elle fasse des erreurs, qu’elle ait des défauts, qu’elle ait des aspects plus sombres. Et à un moment donné, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de me documenter et que je fasse confiance à mon imagination. C’est aussi une femme qui est en couple et ça m’intéressait de parler de ça : même quand il y a beaucoup d’amour, les choses peuvent parfois se gâter un peu.



J’imagine que pour un film pareil, le son est une question qui est centrale. J’aurais voulu savoir comment vous avez travaillé sur le son dès les premières étapes de la production du film, c’est-à-dire dès l’écriture du scénario, puis plus tard, comment vous avez travaillé sur le son sur le tournage.

Effectivement ça a été un des aspects les plus difficiles pendant tout le travail sur le film. Je voulais qu’il y ait un son qui se réfère à Angela et à son expérience de la surdité. Je voulais qu’on puisse rentrer dans sa surdité et aussi en sortir. Il y avait des moments très émotionnels où je me disais voilà, on va faire entendre au public comment elle entend, et en même temps ce n’était pas quelque chose qui me convainquait tout à fait parce qu’en tant que spectatrice, je n’aime pas qu’un réalisateur me guide vers des émotions. Et je me disais que ça ne devait pas être une formule.

Et c’est en fait à la troisième version du scénario que la manière dont j’allais travailler le son s’est imposée, c’est le moment où j’ai pu comprendre quelle serait la trajectoire émotionnelle du film. Je me suis dit qu’on allait passer tout le film près d’Angela, mais à l’extérieur et que ce n’est que lorsqu’il y a quelque chose qui se brise émotionnellement qu’on allait rentrer en elle, comme pour prendre soin d’elle. Je me suis dit que le public entendant allait peut-être avoir du mal à la comprendre et que dans ces moments-là, il fallait rentrer dans son son à elle.



Quelle question justement vous êtes-vous posée au moment de mettre en scène de représenter un handicap qui pour la plupart des gens a la particularité d’être invisible ?

La première chose à laquelle on a pensé avec ma directrice de la photographie Gina Ferrer García, ça a été d’aller voir des peintures faites par des artistes sourd.es. Pour voir un peu comment elle concevaient cette réalité, quel ressenti elles en avaient. La première chose c’est qu’on s’est aperçu que les couleurs étaient très pures, donc on a décidé de ne pas utiliser de filtre. Après, concernant le format de l’image, il fallait qu’il laisse une place au sous-titres lorsque le personnage s’exprime en langue des signes et il fallait aussi bien sûr qu’on puisse voir cette langue des signes afin que tous les types de public puisse comprendre. donc il fallait voir absolument les mains et les bras. Par conséquent ça a aussi une incidence sur le choix des plans.

Pour cette raison-là, il n’y a quasiment pas de gros plans, ce que le public ne perçoit peut-être pas, il n’y a pas non plus des plans d’écoute, des contrechamps. Et en revanche, il y a beaucoup de plans où on voit Angela qui regarde en fait autour d’elle. Parce que les personnes sourdes captent d’abord le monde avec leurs yeux, des yeux qui sont leurs oreilles. Tout cela nous a guidées plutôt que limitées, et cela a permis en fait davantage de naturel.



Est-ce qu’il y a des clichés que vous souhaitiez éviter quant aux représentations des personnes atteintes de surdité ?

Oui, évidemment je ne voulais pas la représenter comme une victime. J’ai suivi le développement de ma sœur, j’ai bien vu toutes les barrières en matière de communication qui se dressent devant elle, j’ai vu tous les efforts qu’elle a dû déployer pour pouvoir exister dans un monde d’entendants. Mais le fait de m’être documentée m’a sécurisée, et ça m’a permis de m’ouvrir au caractère très spécifique de chacune des expériences. Ca m’a aidée à ne pas tomber dans ces clichés, donc par exemple faire de ma protagoniste une victime, ni une sourde exemplaire. Elle n’a pas besoin, par exemple, d’être absolument sympathique et aimable tout le temps. Par ailleurs, je voulais aussi que chaque personne autour d’elle existe de manière individuelle dans le rapport qu’elles entretiennent avec Angela.



Est-ce que vous pourriez me citer des cinéastes de prédilection ou qui auraient pu vous inspirer pour ce film ?

Oui j’aime énormément de de cinéastes, comme on est en Franceje peux vous citer Céline Sciamma qui est une déesse, j’aime aussi beaucoup Andrea Arnold. J’aime des cinémas très différents. j’aime beaucoup Yasujiro Ozu, Hirokaru Kore-Eda. Et aussi je crois que ce qui a été très très important pour moi, c’est l’avènement aujourd’hui de réalisatrices espagnoles et et le fait qu’elles soient reconnues, comme Carla Simon ou Pilar Palomero. Ça m’a beaucoup aidée à me sentir légitime quand j’ai réalisé ce film.



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 30 mars 2026. Merci à François Gaboret.

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