Festival de Rotterdam | Entretien avec Bea Lema

Sélectionné hors compétition au Festival de Rotterdam, le court métrage animé El Cuerpo de Cristo raconte l’histoire d’Adela, qui, à travers des rituels, cherche à comprendre le mystérieux mal qui plane sur elle. L’Espagnole Bea Lema a l’idée incroyable d’utiliser la broderie pour traduire la terreur qui peut se cacher dans l’espace domestique ou public pour les femmes. Le résultat, entre douceur et malaise, est à couper souffle, et se distingue comme l’un des meilleurs films de ce début d’année. Bea Lema est notre invitée.


Avant de devenir un court métrage, El Cuerpo de Cristo était une bande dessinée. Comment avez-vous abordé l’adaptation de cette histoire d’un média à l’autre ?

Après avoir terminé la bande dessinée, j’ai commencé à penser à une adaptation en court métrage d’animation. L’idée d’incorporer la narration cinématographique, le mouvement, la musique et le son dans mon travail m’enthousiasmait vraiment. Cette opportunité était un rêve devenu réalité. C’était aussi un défi.

Le format du court métrage signifiait que je devais distiller la bande dessinée jusqu’à son essence. Le thème le plus important pour moi était d’essayer de comprendre d’où vient le démon autour du protagoniste. Pourquoi éprouve-t-elle ce délire ? En santé mentale, il y a deux types de professionnels : ceux qui considèrent les symptômes comme un handicap et ceux qui les voient comme un mécanisme de défense. Je suis d’accord avec le second groupe, donc dans l’histoire, j’ai essayé de comprendre où le problème a commencé.

D’un autre côté, la psychose est un sujet tabou dans notre société. Souvent, nous l’associons aux films d’horreur. Je voulais créer une approche alternative de ce thème de manière douce. La technique textile est parfaite pour cela. C’est un matériau que nous associons à l’idée de maison, de protection, de soin et de repos.



Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette technique d’animation que vous avez utilisée ?

La technique que j’ai utilisée pour le court métrage est l’animation en broderie. J’ai commencé à broder pendant que je travaillais sur le roman graphique. J’ai utilisé cette technique pour 38 pages de la bande dessinée. Lorsque j’ai commencé à travailler sur le court métrage, j’ai recherché comment utiliser cette technique en animation.

Pour le film, j’ai brodé tous les arrière-plans à l’aide d’une machine. L’animation est en 2D avec des textures brodées. Cela n’a été possible que grâce au travail acharné et à la recherche de toute l’équipe. De plus, la broderie nous rapproche du thème de manière plus douce. Cela aide le public à s’immerger dans l’histoire et crée une narration plus tendre autour de la psychose.

D’un autre côté, la broderie a historiquement été une profession imposée aux femmes. Elle était utilisée pour le travail domestique. Elle n’avait pas de but expressif ou artistique. C’est la raison pour laquelle je trouve intéressant de l’utiliser pour raconter cette histoire, qui est restée dans le silence du foyer pendant trop longtemps.



Il y a un mélange d’éléments naïfs, presque enfantins et d’une atmosphère perturbante, presque horrifique dans votre film. Comment avez-vous combiné ces tonalités ?

J’ai aimé l’idée de travailler avec des contrastes entre les histoires dures et le style coloré et naïf. Cela crée une sensation de douceur, mais en même temps génère une tension. Cette idée vient de la bande dessinée. Dans le livre, l’histoire est racontée par Vera, la fille d’Adela. Au début, Vera est une enfant, donc il est logique d’utiliser ce style. J’ai tiré tout ce monde graphique de là.



Dans quelle mesure l’utilisation du surnaturel a constitué pour vous un bon outil pour parler de la façon dont vivent les femmes dans une société patriarcale ?

Pas tant que ça. La société patriarcale est le système dans lequel nous vivons ; elle est partout. Elle existe dans tous les domaines, même dans les sociétés que nous appelons « avancées ». J’ai choisi le titre El Cuerpo de Cristo parce que le système psychiatrique utilise fréquemment les médicaments comme seule solution aux crises psychologiques. La pilule symbolise le corps du Christ. Comme dans la religion catholique, elle aurait la réponse à tout sans connaître le contexte complet, le passé de la personne ou sa situation sociale. Dans ces cas, la médecine est aussi radicale que la religion.

Je m’intéresse au surnaturel et à la religion car ils font partie de ma propre histoire. J’ai été éduquée dans la religion catholique et j’ai rejeté cet aspect pendant longtemps. Je viens de Galice, dans le nord-ouest de l’Espagne. C’est une région historiquement rurale, pauvre et géographiquement isolée, qui a vécu sous la dictature de Franco jusqu’aux années 1970. L’Église avait beaucoup d’influence dans la société. Pour les personnes traversant des crises psychologiques, aller chez un médecin n’était pas une option, alors elles cherchaient des solutions dans le surnaturel. C’était le seul moyen d’exprimer la folie et de ne pas se sentir seul dans cette expérience. L’Église catholique était absolument répressive, mais c’était la seule option qu’elles avaient.

Au contraire, de nos jours, nous avons une crise spirituelle dans les sociétés occidentales. Beaucoup d’entre nous, moi y compris, rejetons le catholicisme. Cependant, la spiritualité est un besoin humain. D’après mon expérience, j’ai trouvé cet espace, proche de l’intuition, dans les arts.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Dans le monde de l’animation, le cinéaste qui m’a le plus inspirée est Alberto Vazquez. Son œuvre est stupéfiante. Je me sens également inspirée par nombre de cinéastes contemporain.es, comme Varvara Yakovleva, Tomek Popakul, Nienke Deutz et Flora Anna Buda.



Entretien réalisé le 19 janvier 2026 par Nicolas Bardot. Un grand merci à Luce Grosjean.

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