Festival de Gérardmer | Critique : Silence

Dans les ténèbres de l’histoire, un secret bat comme un pouls. Un groupe de sœurs vampires survit à la pénurie de « sang humain pur » due à la peste noire, mais le véritable poison est le silence qui les entoure. 

Silence
Espagne, 2025
D’Eduardo Casanova

Durée : 0h56

Sortie : –

Note :

SAIGNER : NOTRE ENFER

Le cinéaste espagnol Eduardo Casanova s’était fait repérer à la Berlinale en 2017 avec Pieles, un premier long métrage où son étonnante inventivité en termes de body horror queer se retrouvait parfois limitée par un humour potache. Son second film, La Pietà (Grand Prix imprévu mais mérité à Gérardmer en 2023) n’y allait pas non plus de main morte sur la provocation mais parvenait déjà à articuler avec davantage de cohérence la dimension politique que peuvent posséder le grotesque et le mauvais goût. Cet équilibre rare entre farce camp et brulot politique est à nouveau à l’œuvre dans l’excellent Silence, le nouveau moyen métrage du cinéaste qui vient d’être dévoilé hors compétition à Locarno.

Initialement pensé comme une mini série, Silence est en effet divisé en trois chapitres mettant en scènes les mêmes protagonistes dans des situations a priori diamétralement opposées. Il y a d’un côté un groupe de sœurs vampires, isolée dans leur manoir il y a plusieurs siècles et se crêpant le chignon quant au meilleur moyen de survivre à l’épidémie de peste. De l’autre, une femme lesbienne apprend sa séropositivité dans l’Espagne des années 80, alors que les rues de la ville accueillent les premières manifestation Act Up. Pour les premières, garder le silence sur leur vraie nature est une question de survie, pour les autres, silence = mort. Ces deux histoires de sang contaminé vont bien sûr se révéler être liées d’une manière inattendue. Ah oui, et tout ceci est une comédie. Une comédie parfois musicale, même.

Il fallait peut-être ce qu’il faut de folie pour réussir un grand écart aussi gonflé, ou en tout cas une sacrée flamboyance. Or, de la flamboyance, Eduardo Casanova n’en manque pas. Il ne mégote ni sur la direction artistique (outre le soin apporté aux costumes et maquillages, le film est tout entier baigné dans un sacré mélange de gris de cendres et de rose layette), ni sur la dimension mélodramatique de son récit d’amour plus fort que la mort. Quand ses personnages s’aiment, ils s’aiment plus fort que tout et quand ils s’engueulent, c’est également plus fort qu’ailleurs. Cette intensité pourrait faire craindre une indigestion, mais Casanova sait doser le camp comme peu d’autres cinéastes.

Ce n’est pas seulement une question d’humour ironique, même si celui ci est bel est bien présent à travers des répliques parfaitement absurdes qui pétillent un peu partout (« Tu es plus vieille que la défécation même »). Le camp n’est pas qu’un coup de coude donné dans le vide, c’est une invitation à réenvisager les choses sous un autre angle : ce qui est risible peut être profond et vice versa, mais il y a toujours le cadeau d’une transmission à la clé. Silence pourrait se contenter d’avoir pour mérite de marier le bouffon et le tragique en harmonie (c’est déjà une sacrée prouesse), mais au final, ce projet hors format et hors-normes nous offre surtout un poignant récit de transmission queer à travers les générations. Ce silence là est d’or.

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par Gregory Coutaut

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