Critique : On Falling

Aurora, immigrée portugaise en Ecosse, est préparatrice de commandes dans un entrepôt où son temps est chronométré. Au bord de l’abîme de la paupérisation et de l’aliénation, elle se saisit de toutes les occasions pour ne pas tomber, parmi elles la présence bienveillante de son nouveau co-locataire polonais.

On Falling
Royaume-Uni, 2024
De Laura Carreira

Durée : 1h44

Sortie : 29/10/2025

Note :

SOCIAL ET RADICAL

Aurora travaille dans un entrepôt, quelque part en Ecosse. Peu importe où exactement car pendant les 104 minutes du film on ne voit quasiment jamais le ciel. Aurora n’est pas du coin et elle n’est pas la seule : dans le logement de fonction (un terme trop sophistiqué pour les pièces sans personnalité aucune qu’elle occupe sans joie), presque tous ses colocataires et collègues ont comme elle un accent d’ailleurs. Ce qui a amené Aurora et les autres sous ces latitudes peu clémentes, on n’en sait presque rien, mais  ce travail de magasinier répétitif jusqu’à l’abrutissement n’est pas de ceux qu’on choisit par passion.

L’action d’On Falling ne se déroule pas intégralement dans cet entrepôt et son dortoir adjacent, mais c’est un peu comme si. La réalisatrice Laura Carreira, dont il s’agit ici du tout premier long métrage, parvient à filmer l’espace de manière remarquable, traduisant l’absence totale d’horizons sans pour autant rendre le film anxiogène. Autour d’Aurora, les longues étagères de colis se ressemblent et s’enchainent comme dans un labyrinthe mais même dans ces recoins, elle n’est jamais seule longtemps, rappelée à l’ordre par un bipeur envahissant. Les repas sont les uniques moments où les ouvriers se réunissent, mais même là les conversations sont alourdies par la fatigue. Tout le monde est trop abruti pour faire autre chose que regarder la même série télé le soir venu.

Sur le papier, il serait tentant d’inscrire On Falling dans l’héritage familier du cinéma social britannique et basta, et cela d’autant plus que Ken Loach occupe ici le poste de producteur, mais la mise en scène de Laura Carreira fait preuve d’une radicalité qui évoque plutôt d’autres contrées cinématographique. Tandis que le spectre du suicide plane de plus en plus sur cet entrepôt, on pense aux personnages fantomatiques de Teresa Villaverde, aux usines infernales de Wang Bing ou encore à la solitude très tranchante des personnages Masahiro Kobayashi. La scène la plus éloquente du film est d’ailleurs sans doute celle où aucun personnage n’apparait à l’écran, quand la caméra s’attache sans dévier son regard à un paquet oublié sur un tapis roulant.

A cela, la cinéaste portugaise ajoute pourtant un savoir-faire narratif qui sait être accueillant sans virer au manichéisme,  défaut qui alourdit souvent les derniers films de Ken Loach. Aurora n’est ni un personnage-prétexte allégorique ni une martyre au cœur gros comme ça : les nuances étonnantes avec laquelle Carreira la dépeint parviennent (et c’est un tour de force) à rendre On Falling aussi poignant qu’incisif. On Falling n’est pas seulement l’une des meilleurs découvertes de l’année, c’est ce à quoi le cinéma social devrait justement ressembler s’il était aussi exigeant en termes de cinéma qu’en termes de dénonciation sociale. 

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par Gregory Coutaut

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