Berlinale | Critique : My Wife Cries

Un homme apprend que sa femme avait un amant depuis un certain temps et que celui-ci est mort dans un accident. Leur relation est sur le point de se terminer. Dans l’isolement d’un bungalow vide à la périphérie de la ville, ils tentent de s’ouvrir l’un à l’autre sans réserve lors de conversations.

My Wife Cries
Allemagne, 2026
De Angela Schanelec

Durée : 1h33

Sortie : –

Note :

BONJOUR LA LANGUE

J’étais à la maison mais… et Music, les sublimes deux derniers films d’Angela Schanelec, avaient apporté une touche presque solaire à son œuvre à la sobriété radicale, mais avec My Wife Cries, la cinéaste allemande semble s’être dit qu’elle avait mis suffisamment d’eau dans son vin. Qu’on se le dise, Angela Schanelec revient à une austérité hardcore, illustrée par sa scène d’ouverture au décor particulièrement nu (une chaise blanche vide devant un mur vide). Austère au point d’en devenir aisément caricatural, mais comme nous l’écrivions mot pour mot il y a quelques jours à propos du dernier film de Teresa Villaverde (autre grande réalisatrice rigoureuse), ne pas avoir peur de prendre le risque du ridicule est sans doute ce qui distingue les bons cinéastes des grands cinéastes. My Wife Cries n’est pas le film le plus facile d’accès de Schanelec, mais il prouve une fois de plus à quel point elle est une immense cinéaste.

On pourrait dire, arbitrairement, que c’est d’abord une question d’image. Il y a beaucoup de choses qui sont simples dans le cinéma de Schanelec (des matchs avec des règles, des objets à manier de telle manière), mais la simplicité n’empêche ni la profondeur ni la fascination : plus bressonienne que jamais, Schanelec compose des tableaux minimalistes d’une beauté qui laisse coi : des plans sur une main, un rayon sur un mur, la couleur d’un lampadaire ou même une bite (oui) deviennent des compositions silencieuses et magnétiques à tomber à la renverse. Il y aussi beaucoup de choses très compliquées à vivre pour ses personnages. L’artificialité et l’inéluctabilité des liens familiaux demeurent toujours sources de souffrance et paradoxalement d’isolement, et dans ce nouveau film, une simple histoire d’amant devient une tragédie ancestrale. Avec leurs visages impassibles et leurs corps figés par une sorte de stupeur, les héros de My Wife Cries ont en effet l’air de sortir d’une malédiction grecque cousine de celle de Music

Schanelec est aussi une dramaturge hors pair, et après le silence monacal de Music, place à des dialogues en veux-tu en voilà (la cinéaste nous avait d’ailleurs prévenus). Et quels dialogues. Ceux-ci n’ont plus grand chose à voir avec le réalisme auquel on réduit souvent à tort l’Ecole de Berlin. Ils oscillent ici entre l’absurdité impromptue de discussions artificielles d’une méthode de langues étrangères, et monologues philosophiques dans lesquels on se rue et s’essouffle. Une salve d’applaudissement pour les interprètes de My Wife Cries, qui se sortent très vaillamment de phrases impossibles telles que « J’ai remarqué que parfois je préfère certaines choses à d’autres, mais qu’est-ce que ça veut dire ? » ou encore « Hier j’ai compris à quoi servait le langage ».

Les films de Schanelec ont l’air arides, ils ont au contraire la générosité et la beauté de rêves énigmatiques. Le titre de cette nouvelle œuvre, si factuel et minimaliste qu’il en devient mystérieux, est d’ailleurs représentatif de tout son cinéma. Le temps d’une scène éclatante, le protagoniste de My Wife Cries raconte un rêve qu’il vient de faire et c’est comme s’il expliquait toute l’œuvre de la réalisatrice. Traverser la vie sans pouvoir échapper au rôle qu’on a à jouer est une malédiction, mais se voir confier un rôle (ici un époux compréhensif, un roi dans J’étais à la maison, mais…) est le geste le plus généreux et bouleversant qui soit.

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par Gregory Coutaut

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