Alger, 1938. Meursault, un jeune homme d’une trentaine d’années, modeste employé, enterre sa mère sans manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une collègue de bureau. Puis il reprend sa vie de tous les jours. Mais son voisin, Raymond Sintès vient perturber son quotidien en l’entraînant dans des histoires louches jusqu’à un drame sur une plage, sous un soleil de plomb…
L’étranger
France, 2025
De François Ozon
Durée : 2h00
Sortie : 29/10/2025
Note : ![]()
MON CRIME
François Ozon a composé, en 24 longs métrages, une filmographie à l’éclectisme assez unique dans le paysage du cinéma français. De la même manière, Ozon a adapté nombre d’autrices et d’auteurs d’horizons et de genres particulièrement différents : du théâtre de Fassbinder (Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, Peter von Kant) au théâtre de boulevard (8 femmes, Potiche, Mon crime), du récit autobiographique (Tout s’est bien passé) au roman en costumes (Angel) en passant par un roman oublié (Été 85) avant d’arriver ici à l’un des classiques les plus connus de la littérature française : L’Étranger d’Albert Camus. Une adaptation de cet ouvrage par François Ozon a de quoi surprendre mais la surprise est, depuis ses débuts, l’un des ingrédients récurrents du cinéma d’Ozon.
Comment adapter un tel monument, qui figure parmi les textes français les plus lus au monde ? Il y a probablement moins de pression à faire courir Catherine Deneuve en jogging dans Potiche qu’à adapter « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier » (Ozon évacue d’ailleurs cet écueil en filmant… un télégramme). L’Étranger est une adaptation relativement fidèle de Camus, c’est aussi une transposition dans laquelle s’exprime le point de vue d’Ozon – c’est à dire ce qu’on peut attendre d’une bonne adaptation.
Les faits sont donc racontés, les quelques faits en tout cas qui constituent le texte original. La mère morte, l’étrange veillée funèbre, le scintillement de la lame, l’assassinat d’un Arabe, le procès. Mais le défi que représente L’Étranger est sa dimension introspective et psychologique. Le procès de Meursault, c’est le procès d’un homme qui n’aurait pas d’âme. C’est le procès d’un homme qui n’a pas pleuré la mort de sa mère. C’est le procès d’un homme qui ne pleure pas, dont le manque d’émotion, le détachement du monde et de ses règles sont suspects. Ozon fait un choix plutôt réussi en dirigeant Benjamin Voisin vers une sorte d’indifférence – qui est aussi un risque. Meursault est froid et insaisissable, et il est difficile de capturer à l’image le trouble, cette profondeur, cette aspérité – à notre sens, le film n’y arrive pas complètement (et la confrontation-confession très littérale auprès d’un religieux est probablement le passage le plus faible du long métrage).
Il y a néanmoins quelque chose de magnétique et intellectuellement stimulant à avoir un protagoniste aussi indéchiffrable. Pour Meursault, rien ne veut dire quoi que ce soit, rien ne sert à quoi que ce soit. « Je ne sais pas. Je n’ai pas grand-chose à dire, donc je me tais », confesse-t-il. « Tu dis tout ce que tu penses » affirme naïvement sa compagne, quand bien même il ne pense, justement, rien. Cette dimension allégorique, métaphysique, est déployée de manière plus incisive dans le roman, mais elle constitue néanmoins un moteur narratif intrigant. Autour de Meursault/Voisin, le reste du casting s’agite beaucoup plus, une décision parfois payante, parfois proche de la surcharge cabotine. Pendant ce temps, la caméra doucement s’approche du visage de Meursault, de sa bouche qui ne s’ouvre pas, et ce mystère-là donne une vibration particulière au film.
Celui-ci s’ouvre par un logo vintage de Gaumont. Une carte naïve est commentée par une voix de reportage d’époque, chantant les bienfaits de la colonisation. Comment raconter le contexte de L’Étranger aujourd’hui ? Comme dans le livre, le meurtre de « l’Arabe » ne semble pas être le vrai sujet dans cette société-là. Ozon recontextualise la violence de la colonisation, ce monde blanc à l’architecture blanche qui semble abstrait (et élégamment mis en scène), mais où les instructions racistes accrochées au mur sont bien concrètes. « L’Arabe » redevient davantage un sujet dans cet Étranger 2025 – il finit même par avoir, 70 ans plus tard, un nom. On entend déjà les pleurs des réactionnaires hurlant au politiquement correct – c’est juste, tout simplement, correct, et c’est aussi cette subtile perspective qui évite à la version d’Ozon d’être une docile illustration.
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par Nicolas Bardot
