Berlinale | Critique : If Pigeons Turned to Gold

Sur une période de cinq ans, Pepa Lubojacki documente la vie de quatre membres de sa famille, en premier lieu son frère David, qui est alcoolique et sans abri. Utilisant un collage très personnel, semblable à un journal intime, Lubojacki tente de mettre à nu les racines du trauma intergénérationnel, qui se manifeste à plusieurs reprises par une addiction sévère.

If Pigeons Turned to Gold
Tchéquie, 2026
De Pepa Lubojacki

Durée : 1h53

Sortie : –

Note :

OISEAUX REBELLES

« Avez-vous déjà été en deuil de quelqu’un qui n’est pas encore mort ? » : telle est la question brutale posée dans le documentaire tchèque If Pigeons Turned to Gold, réalisé par Pepa Lubojacki et  présenté en première mondiale au Forum de la Berlinale. C’est une question émotionnellement très chargée, et pourtant le film s’ouvre par ce qui pourrait ressembler à des blagues, des vidéos virales un peu débiles : des portraits scolaires rétro d’enfants animés par intelligence artificielle et qui se mettent à parler. Plus loin, un filtre farfelu est posé sur une image de pigeon, qui lui aussi se confie à nous. Du lol au malaise, de l’artifice au réel, le chemin est plus court qu’on ne le croit.

C’est en tout cas le chemin gonflé emprunté par Pepa Lubojacki pour raconter cette histoire difficilement racontable. « Comment raconter une histoire dont j’ai eu honte toute ma vie, et pourquoi ? », se demande-t-iel. Lubojacki fait un portrait de famille qui se penche plus particulièrement sur les cas de son frère et son cousin, toxicomanes et sans domicile fixe. Se pencher n’est peut-être pas le terme le plus approprié car le film pose avec intelligence la question de la position de Pepa Lubojacki. Pepa Lubojacki en tant que cinéaste, mais aussi Pepa Lubojacki en tant que personne qui essaie de « sauver » ses proches. Le film déjoue de nombreux clichés collés aux personnes toxicomanes ou marginales, mais sans jamais emprunter les voies du didactisme conventionnel.

Les images animées semblent articuler ce que Lubojacki ne peut dire. Sur la violence familiale, les marques du trauma, la brutalité du quotidien. Une mauvaise conscience, innocente comme un enfant, qui viendrait poser des mots sur ce qui reste sous le tapis. Ce type de photos est immédiatement identifiable : cette pose sur un tabouret devant un photographe à l’école, ou ces photos de famille collées soigneusement jadis dans un album. Elles fixent les souvenirs mais créent aussi une fiction familiale. Le procédé bizarre de faire parler les photos pose un voile d’étrangeté sur les images familières, et la famille devient alors un endroit hanté par des fantômes souriants et qui prennent la pose. L’addiction était déjà là dans la famille et If Pigeons Turned to Gold suggère cette transmission comme une forme de boucle dont il est difficile de s’extraire.

Comment rendre compte de cette famille déglinguée ? Par une acidité dérangeante, un humour extrêmement jaune, un dynamisme excité. Un clash entre images brutes de la rue et transitions hyperpop absurdes. Ce chaud-froid radical travaille des émotions contraires ; Noël devient agressif, le bonheur devient agressif. En un mélange de pudeur et d’impudeur, Pepa Lubojacki opère une mise à nu forcément inconfortable, mais le film tient avec intégrité sa promesse d’une complète honnêteté. Sur les mécanismes complexes de l’addiction, sur la méconnaissance, le mépris et la honte. C’est un film humain pour que les gens comprennent, mais c’est aussi une œuvre sur les doutes de Lubojacki,  un documentaire sur sa meilleure compréhension. C’est un geste humble, sans condescendance et bouleversant que de trouver sa propre place et comprendre celle-ci. On peut aider autrui, l’étreindre, mais on ne peut peut-être pas mieux le sauver que lui-même.

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par Nicolas Bardot

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