Festival de Karlovy Vary | Critique : Chain Reactions

Il y a cinquante ans, Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper choquait les spectateurs du monde entier, changeant ainsi à jamais le visage du cinéma et de la culture populaire. Aujourd’hui, ce documentaire retrace l’impact profond et l’influence durable du film sur cinq artistes de talent – Patton Oswalt, Takashi Miike, Alexandra Heller-Nicholas, Stephen King et Karyn Kusama – à travers leurs premiers souvenirs, leurs expériences sensorielles et leurs traumatismes d’enfance.

Chain Reactions
Etats-Unis, 2024
De Alexandre O. Philippe

Durée : 1h43

Sortie : –

Note :

CHAÎNE DE TRANSMISSION

Distingué lors de la dernière Mostra de Venise, Chain Reactions est un documentaire qui explore en détails Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper. Pierre angulaire du cinéma d’horreur et chef d’œuvre de cinéma tout court, Massacre… n’a, 50 ans après sa réalisation, rien perdu de sa puissance, de sa richesse et de sa modernité. Le documentariste Alexandre O. Philippe, historien du genre, donne la parole à cinq intervenant.es aux divers backgrounds (deux cinéastes, un acteur, un auteur, une critique), des hommes et des femmes, des personnes venant de continents différents. Le foisonnement de Chain Reactions vient en partie de cette diversité de points de vue, mettant en lumière tout ce qu’il y a à éplucher sur un film qu’on croit connaître par cœur.

A l’image de son excellent L’Exorciste selon William Friedkin qui laissait toute la parole au cinéaste pendant 1h45, Chain Reactions évite la superficialité de certains documentaires dits de talking heads en proposant cinq blocs de commentaires ininterrompus, permettant ainsi à chacun.e d’aller en profondeur. Et de surprendre : les références solidement argumentées convoquent des classiques cinématographiques tels que Autant en emporte le vent, les films de Buster Keaton ou Nosferatu, les peintures de Jérôme Bosch ou Francis Bacon ou encore le cinéma expérimental de Stan Brakhage. Les théories sont ouvertes et élaborées, et les analyses souvent passionnantes.

Massacre à la tronçonneuse est aussi ce type de phénomène culturel qui tourne à l’expérience commune : quel rapport a-t-on vis-à-vis d’une œuvre censée être interdite ? Quel crainte développe t-on autour d’un film qu’on n’a pas vu, qu’on n’a même pas besoin de voir pour être déjà effrayé ? C’est une expérience commune certes, mais c’est aussi une expérience intime. Ainsi, un cinéaste comme Takashi Miike explique en quoi Massacre détonne par rapport à des codes japonais, tandis que la critique australienne Alexandra Heller-Nicholas examine en quoi la première transgression pour elle fut de s’approprier un film qui, comme beaucoup de films de genre, semble être la propriété exclusive de gardiens du temple masculins.

Généreusement illustré par des références à d’autres films, Chain Reactions élargit le champ analytique en connectant la pièce Massacre à tout un ample puzzle de cinéma d’horreur. Cette réflexion nette sur le film d’Hooper peut aussi être une brillante réflexion sur le cinéma d’horreur en général : en quoi l’écran de cinéma peut gagner à être un danger plutôt qu’un safe space, en quoi aller trop loin peut être une vertu plutôt qu’un défaut, en quoi l’horreur devrait rester un genre hors-la-loi. « La violence n’est pas le but, c’est le résultat », commente Miike en des mots qui ressemblent à un mantra du cinéma d’horreur. Rappelant le formidable Room 237 de Rodney Ascher où les théories les plus folles sur Shining finissaient par créer « de nouveaux Shining« , Chain Reactions examine également un Massacre à la tronçonneuse tel qu’il n’a pas été pensé initialement, comme lorsque la critique Heller-Nicholas raconte avoir découvert le film avec une version lamentablement jaunie mais dont l’aspect rappelle malgré lui… une large partie de l’Ozploitation. Des faits aux projections jusqu’aux fantasmes, Chain Reactions offre un tour d’horizon aussi fouillé qu’enthousiasmant.

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par Nicolas Bardot

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