Festival d’Antalya | Critique : A Woman Escapes

Audrey vit seule à Paris dans l’appartement de Juliane, son amie récemment décédée. Elle entame une correspondance vidéo avec deux cinéastes.

A Woman Escapes
Turquie, 2022
De Burak Çevik, Sofia Bohdanowicz & Blake Williams

Durée : 1h22

Sortie : –

Note :

ANAMORPHOSÉE

De quelle femme exactement ce titre, en clin d’œil à Bresson, annonce-t-il la disparition ? S’agit-il prosaïquement de Juliane, absente de son propre appartement et du film lui-même puisque celui-ci débute après son décès? Ou bien s’agit-il plutôt d’Audrey, qui fait un long voyage silencieux pour venir prendre soin de ce logement vide? C’est l’une des différentes questions posées par cet étrange ovni situé quelque part entre documentaire et réalité, entre courant de conscience intime et éclats formels en trois dimensions. A Woman Escapes est si singulier que le fait qu’il soit dirigée à six mains, par le Turc Burak Çevik et les Nord-Américains Sofia Bohdanowicz et Blake Williams, n’est même pas sa qualité la plus étonnante.

Les autres interrogations soulevées par cette méditation sur le souvenir ne manquent pas d’ampleur. La principale d’entre elles n’est d’ailleurs pas « qui » disparaît mais « qu’est-ce qui » disparaît, ou plutôt même qu’est-ce qui reste avec nous après la disparition. A Woman Escapes prend la forme d’une vraie/fausse correspondance visuelle entre trois personnes confrontées à la question de la disparition. Plutôt que de verbaliser (riche en voix off, le film est en revanche remarquablement dépourvu de dialogues), ces trois-là s’envoient des images, et des messages vocaux qui se répètent, se répondent et se superposent progressivement un peu comme dans un collage godardien.

Le résultat ne manque pas d’exigence et certaines scènes frappent par leur extrême austérité pas très éloigné de la caricature (une voix nous lit la définition de la corrosion sur des plans fixes de murs décrépis). Sur cette sécheresse-là se superpose néanmoins peu à peu une mélancolie attachante et sincère. Étonnamment, celle-ci vient peut-être moins de l’écriture que de l’image. Comme si les cinéastes nous poussaient, comme eux, à aller chercher des réponses plus loin, certaines scènes d’A Woman Escapes nécessitent en effet le port de lunettes 3D.

Incongrus dans un tel contexte, ces effets 3D offrent d’une part ses meilleures scènes au film : un voile transparent qui flotte entre le grand écran (moment hallucinant digne d’un tour de magie) ou encore les images satellites de la rue du Ruisseau à Paris qui se muent dans un vertige en de gigantesques paysages de l’ouest américain. Plus que des gimmicks, ces effets d’anamorphose du réel mettent littéralement en relief le sujet-même du film : la poignante différence entre des faits ou gens réels et la manière dont on se rappelle d’eux.

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par Gregory Coutaut

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