Kozue, dix ans, n’est clairement pas une des filles les plus populaires de son école. Quand Jinta, un étudiant, vient dans sa classe et invite les enfants à une représentation de théâtre d’ombres, quelque chose s’éveille en Kozue, et son chemin vers l’âge adulte commence.
Incinerator
Japon, 2026
De Shuntaro Uchida
Durée : 1h38
Sortie : –
Note : ![]()
LE FEU DE MON SECRET
« Il faut de tout pour faire un monde » : au détour d’une scène dans Incinerator, c’est la phrase que la mère de famille lit dans son manuel de français. « Il faut de tout pour faire un monde » pourrait être une piste dans ce film doux-amer. Plus tard, sa jeune fille s’essaie aussi au français : « je suis heureuse » dit-elle. C’est une langue étrangère à double titre pour la jeune Kozue, 10 ans – littéralement puisque ce n’est pas sa langue, mais de manière plus imagée car la fillette n’a pas l’air particulièrement heureuse. Kozue est scolarisée mais elle est filmée comme si elle était seule dans son établissement. Elle semble passer plus de temps à l’infirmerie que dans sa classe – et on sait à quel point les écoles japonaises peuvent être hantées par des fantômes.
C’est l’été dans Incinerator, et tout le monde, l’héroïne en premier, est aplati par la chaleur. Le Japonais Shuntaro Uchida (lire notre entretien), qui adapte ici une nouvelle écrite par Kaori Ekuni (dont quelques textes ont été traduits en français chez Picquier), dépeint avec sensibilité le quotidien le plus antispectaculaire dans cette période estivale au ralenti. Mais si personne ne le voit, il y a pourtant quelque chose de très spectaculaire qui se passe en Kozue. La jeune fille (incarnée par la remarquable Karin) est impassible pendant tout le film, mais est filmée de telle manière qu’elle semble sans cesse traversée par des émotions profondes. Le premier plan d’Incinerator est un brasier et cela peut contraster avec ce film pastel et contemplatif. Il y a pourtant un feu qui gagne Kozue.
Kozue semble avoir un coup de foudre pour un jeune homme trop vieux pour elle. C’est le genre de règle dont une fillette n’a que faire, a fortiori si elle vit dans son propre monde solitaire. Dans Incinerator, l’enfant parle d’un lieu aimé, c’est un lieu de fiction au nom inventé et pourtant, même s’il n’existe pas sur la carte, il est décrit comme plus réel que le réel. L’étudiant pour lequel Kozue a un béguin réalise des spectacles d’ombres, et là aussi il s’agit d’un monde parallèle. Lorsque Kozue lui parle sur sa moto, l’échange semble plus imaginaire que véritable. Shuntaro Uchida saisit avec talent l’imaginaire enfantin qui peut prendre plus de place dans la vie que les non-événements de tous les jours.
Le récit d’apprentissage est propice aux événements intenses : il peut s’agir d’événements joyeux ou au contraire d’épreuves dramatiques qui vont transformer les protagonistes. Dans Incinerator, les choses sont plus subtiles. Il ne se passe rien dans l’été de Kozue, et pourtant tout a changé. Ce qui se passe dans son cœur et dans son monde secret existe davantage que toute péripétie extérieure. C’est triste et tendre à la fois ; et c’est ici d’une très grande beauté : le cadre, la lumière, les couleurs, tout est superbe et très sensoriel dans Incinerator. Tout est en sourdine, et tout consume. Tout est doux et violent comme l’enfance, comme la solitude de l’enfance. Et dans ce monde très spécial, le vieil incinérateur rouillé de l’école peut se transformer en un mystérieux chaudron à maléfices.
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par Nicolas Bardot
