Festival de Cannes | Critique : Roma Elastica

1982. Eddie est une actrice qui a eu son heure de gloire américaine. Accompagnée de Valentina, sa fidèle maquilleuse, elle accepte le rôle principal d’un film de science-fiction tourné à Rome, qui pourrait bien être son ultime film…

Roma Elastica
France, 2026
De Bertrand Mandico

Durée : 1h47

Sortie : 23/12/2026

Note :

CIMETIÈRE DE LA SPLENDEUR

Eddie est une scream queen, autant dire quelqu’un de terriblement important pour chaque cinéphile déviant.e qui se respecte, ce qui inclut bien entendu Bertrand Mandico. La séquence d’ouverture nous montre cette héroïne alors qu’elle vraisemblablement contrainte de tourner l’ultime scène d’une série Z de pas très haute volée, mais dès qu’elle daigne sortir de sa caravane, il n’y a aucun doute : derrière son regard brouillé de femme perdue dans ce décor toc, Eddie est une star, une géante, une divinité tel qu’on n’en croise presque que dans les films de Mandico. Or, on a à peine le temps de poser les yeux sur cette charismatique comète qu’elle est déjà happée ailleurs.

Flanquée de son assistante et unique amie (Noémie Merlant, pure dynamite), voilà Eddie dans l’avion pour Rome, où elle est invitée à tenir le rôle principal d’un film de science fiction. Le Rome où elle atterrit, où elle se retrouve plutôt plongée comme en apnée, ne ressemble ni à la réalité ni à une carte postale. Bertrand Mandico a tourné dans les studio de Cinecittà et Roma Elastica ressemble surtout à une succession de tableaux dans des décors rétro à l’artifice assumé, presque des maquettes. L’action du film se déroule entre la fin des années 70 et le début des années 80, mais son atmosphère nébuleuse vise un mélange plus grand encore.

Dans un catalogue de références et clins d’oeil, la haute culture et la culture alternative se superposent. D’un coté, Cocteau (cette idée de statues revêtues de peau humaine semble sortir directement de son œuvre) et bien sûr Fellini, notamment les visions baroques de ses derniers films. De l’autre, Franco Nero et tout un imaginaire de cinéma de genre à la mauvaise réputation, qu’il soit italien ou non. Le film qu’Eddie est censée tourner dans ce cirque est une sorte de remake féministe de New York 1997, et c’est une formule qu’on pourrait offrir en compliment à Roma Elastica dans son ensemble. Un futur fantasmé de science fiction s’y superpose avec la nostalgie d’une civilisation qui est déjà en ruines sans s’en rendre compte. L’ironie a sa place dans cette étrange comédie fantastique, mais pas le cynisme.

Film-rêve et film-cauchemar, il peut avoir l’air difficile de trouver la porte de sortie ou même une fenêtre pour respirer dans Roma Elastica, mais Mandico ne se contente pas de nous proposer une partie de Memory pour cinéphiles. Situé dans une sorte de réalité parallèle, son long métrage est pourtant bel et bien relié à notre monde d’aujourd’hui. La scénariste du film-dans-le-film s’avère trouver son inspiration dans son don de médium et les visions qui lui arrivent de notre futur. Cette idée malicieuse permet à Mandico de creuser ce qui est une nouvelle piste de son cinéma, ouverte dans ses derniers courts, concernant le rôle politique des artistes dans le monde d’aujourd’hui face à l’IA, la censure et le fascisme.

La générosité de Mandico se retrouve également ailleurs. Bien entendu dans sa galerie de personnages féminins plus riches, puissants et hors-normes que n’importe où ailleurs, et qui font de Roma Elastica non pas une simple cité des femmes mais une planète de femmes. Mais aussi dans sa direction d’actrices. On n’a tout simplement jamais vu Marion Cotillard ainsi. Rien que la manière que Mandico a de filmer ses yeux donne l’impression de découvrir pour la première fois son visage pourtant familier. Après le superbe La Tour de glace de Lucile Hadzihalilovic, Roma Elatisca vient poursuivre la passionnante entreprise consistant à enfin débarrasser la star française des apparats bourgeois qui l’enfermaient dans un sage cinéma à la Studio Magazine, pour remettre en avant son charisme, son étrangeté et l’excellence de son jeu.

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par Gregory Coutaut

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