Festival Côté Court | Entretien avec Simon Rieth

Très remarqué en début d’année au Festival de Rotterdam, Le Mouvement tragique des sphères du Français Simon Rieth compose une vertigineuse allégorie sur le passage du temps à travers des images à la fois personnelles et communes à toustes : des photos de classe. S’ensuit un troublant voyage de science-fiction dans ce fascinant film qui, avec virtuosité et originalité, peut bien aller où il le désire. Le Mouvement tragique des sphères est cette semaine en compétition essai/art vidéo au Festival Côté Court et Simon Rieth est notre invité.


Que souhaitiez vous évoquer avec ce titre mystérieux ?

Il y a avant tout l’idée du mouvement, celui de la sphère, de cette rotation infinie qui est au cœur du film. Ce mouvement c’est aussi celui de la vie et de ses cycles qui se renouvellent sans arrêt. La plupart de nos existences sont soumises à la tragédie, au poids du destin. J’aimais l’idée de mêler le grand mouvement du monde à quelque chose de très humain, ce tragique lié au simple fait de vivre, ça amenait l’idée d’une chute.



Le film est divisé en blocs très distincts mais une question persiste tout du long : de quelles sources viennent les images que nous voyons? Ces photos ou vidéos sont elles des archives authentiques ?

Il y a trois grands régimes d’images dans le film. D’abord les photos de classe : cela fait plusieurs années que je garde sur mon ordinateur un dossier où j’enregistre des photos de classe que je trouve sur Internet ou que je scanne. Ce sont des images que je trouve passionnantes et hypnotisantes et ça m’intéressait de les conserver sans savoir exactement ce que j’allais en faire. Je m’étais juste donné comme règle de sélectionner uniquement des photos assez anciennes pour que les enfants présents dessus soient désormais adultes.

Ensuite il y a les images satellites. Ces séquences ont été réalisées directement avec le logiciel Google Earth où il est possible de définir des mouvements de caméra extrêmement précis pour filmer la terre. Ces images ont l’air fausse alors qu’elles sont réelles, ce ne sont que des clichés de la Terre collés les uns aux autres. J’ai toujours aimé me promener, visiter le monde à travers ces images. Je suis tombé sur de nombreuses théories du complot sur Internet où des gens essayaient de trouver des preuves, des secrets cachés à travers Google Earth. J’ai trouvé ça fascinant, je me suis alors mis à chercher à mon tour et à me perdre.

Enfin il y a mes archives familiales. Durant le confinement j’ai fait développer beaucoup de cassettes vidéos oubliées de mes parents et j’ai eu un accès à des vieilles pellicules super 8 tournées dans ma famille cinquante ans auparavant. J’ai profité de ce temps suspendu pour regarder et trier une vingtaine d’heures de films : par catégorie, par date, par thèmes, par lieux, toujours sans intention exacte.

Le projet du film, quelques années plus tard, a été de réunir ces trois sources d’images, de créer une connexion émotionnelle entre elles. La sphère est le point de connexion, elle démontre que notre regard n’est jamais neutre quand on observe une image, il est toujours chargé d’un passé, d’une histoire, d’un héritage, d’un secret et qu’une image peut toujours cacher quelque chose.



Pouvez-vous m’en dire davantage sur l’opposition forte entre ces deux voix off ?

Noée Abita a une voix hors du temps, qui semble venir d’ailleurs, il y a aussi quelque chose de l’enfance dans sa voix et je trouvais ça intéressant qu’il y ait cette trace de l’enfance dans la voix de la mère, ça allait avec cette idée de cycle de la vie, d’éternel recommencement. Antoine a une voix charismatique, une forte présence teintée d’une légère fragilité qui amène tout de suite une sorte d’empathie pour le personnage du fils. J’ai tout de suite pensé à eux, dès l’écriture du film. J’avais l’impression qu’un lien était possible entre ces deux voix, une continuité malgré l’opposition apparente.



Déjà dans 6000 mensonges, vous utilisiez un mélange inattendu entre archives intimes et quasi science fiction pour finalement parler de deuil. Pouvez-vous nous parler de ce qui vous attire dans cette alliance ?

Je crois que c’est ma manière de raconter les histoires. J’aime inscrire mes personnages dans quelque chose de plus grand, quelque chose qui les dépasse. Que ce soit de la science fiction, du fantastique, de la spiritualité, c’est une manière pour moi d’élever mes personnages mais surtout de convoquer, d’imaginer, de créer des images de cinéma capables de traduire le caractère tragique de nos existences. 6000 mensonges et Le Mouvement tragique des sphères sont des films qui questionnent notre rapport aux images, à la mémoire, au cinéma. Il est important pour moi que la mise en scène au sein même de ces films amène une réflexion, un vertige qui dépasse le simple cadre intime.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Avec ces « desktop movies », ces films de montage, je suis évidemment très inspiré par le cinéma de Chris Marker, son travail sur la voix off, l’archive et toutes ses expérimentations. Je pense aussi souvent aux films Mort à Vignole de Olivier Smolders et Disneyland, mon vieux pays natal de Arnaud des Pallières qui sont des documentaires poétiques qui interrogent, de manière très différentes, notre rapport émotionnel aux images et qui ont bouleversé ma cinéphilie. Enfin plus récemment, j’ai été très marqué par le film Kindertotenlieder de Virgil Vernier qui est un montage d’archive du journal tv qui questionne notre regard de spectateur face à la mise en image et en son d’un drame, à savoir la mort de Zyed et Bouna en 2005.



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 1er juin 2026.

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