Festival de Cannes | Entretien avec Aude N’Guessan Forget

Au croisement de la légende immémoriale et du fait divers tragique, Man’mi se distingue par son utilisation gracieuse du réalisme magique. Ce court métrage dévoilé en compétition à la Semaine de la Critique raconte le quotidien modeste d’une mère et de sa fille qui va subitement basculer. Drame qui semble d’abord sans drame, Man’mi dépeint finement les combats invisibles face au racisme systémique. La Française Aude N’Guessan Forget parvient avec délicatesse à se mettre à hauteur d’enfant dans un film qui examine de manière glaçante le syndrome méditerranéen. La réalisatrice est notre invitée.


Votre film débute par un conte/une légende lointaine avant qu’on n’atterrisse en un cut dans le monde contemporain, quotidien. Pouvez-vous nous parler de ce choix d’ouverture et de ce contraste ?

J’ai choisi de plonger directement Flora dans son imaginaire, car celui-ci imprègne son quotidien. Il lui permet d’échapper à une réalité parfois difficile. C’est aussi le moyen qu’elle s’est créé pour tenter de sauver sa mère. Le cut la sort de ses pensées et nous plonge dans la réalité de son quotidien, mais l’imaginaire de Flora ne la quitte jamais vraiment.



Man’mi semble d’abord se dérouler sans drame, avant que celui-ci ne surgisse de manière plus évidente. Quelles questions vous êtes-vous posées pour écrire et mettre en scène ce qu’on ne voit pas ?

Ce qui m’a guidée dans l’écriture et la réalisation, c’est le point de vue de Flora, une enfant de six ans. Sa mère, atteinte de drépanocytose, fait tout pour lui cacher ses maux. Même si Flora les ressent et sent venir le drame, j’ai souhaité que cette prise de conscience soit progressive, à mesure que le conte prend de l’ampleur dans la mise en scène. Flora comprend peu à peu la situation et tente de lutter contre la fatalité.



Beaucoup de choses sont perçues par Flora. Comment avez-vous travaillé sur son point de vue, et comment avez-vous collaboré avec votre jeune actrice ?

Quand je me replonge dans mes souvenirs d’enfant, je réalise que je comprenais beaucoup de choses, plus que ce que les adultes imaginent souvent. Même ce qui n’était pas dit. C’est de ce postulat que je suis partie. Flora perçoit que quelque chose ne va pas ; dès lors, elle essaie de changer les choses.

La collaboration avec Jade a été très fluide. Dès que je l’ai rencontrée, j’ai su que ce serait elle. Son regard, à la fois fort et bouleversant, sa compréhension de mes indications et son intelligence de jeu m’ont immédiatement convaincue. Nous avons fait beaucoup de répétitions afin qu’elle s’approprie le personnage de Flora, et elle m’a confié que cela l’amusait beaucoup. Sur le plateau, je communiquais énormément avec elle durant les séquences, mais Jade restait toujours concentrée, profondément habitée par ce qu’elle jouait.



A quel point votre film a été inspiré par le fait divers concernant Naomi Musenga ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter l’histoire de Man’mi ?

Mon film est avant tout inspiré d’un drame intime. En 2017, lorsque j’ai entendu l’appel qui circulait aux informations concernant la non-prise en charge de Naomi Musenga, cela m’a bouleversée. J’ai réalisé que ma mère n’était pas la seule à avoir vécu un tel drame. J’ai depuis souhaité raconter mon histoire, et celle des autres victimes du syndrome méditerranéen.

Qui sont vos cinéastes de prédilections et/ou qui vous inspirent ?

Je suis très inspirée par Deniz Gamze Ergüven, notamment par son film Mustang, qui est une véritable référence pour moi, par sa manière de dépeindre un drame social tout en y associant un échappatoire empreint d’espoir. Je suis également influencée par Mati Diop et son réalisme magique dans Atlantique, ainsi que par Radu Mihaileanu, notamment dans Va, vis et deviens, et sa manière si juste de nous plonger dans des récits à la fois sociaux et épiques.



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 26 mai 2026. Merci à Étienne Lévêque.

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