Festival de Cannes | Critique : L’Aventure rêvée

À Svilengrad, une petite ville à la frontière bulgare, aux confins d’une Europe délaissée, Veska, archéologue, renoue avec Said, un ami d’enfance, dont la voiture vient d’être volée. En voulant l’aider, Veska glisse progressivement au coeur d’une société criminelle dont l’emprise règne sur la ville. Veska va devoir affronter ce monde à la fois trouble et dangereux.

L’aventure rêvée
Allemagne, 2026
De Valeska Grisebach

Durée : 2h42

Sortie : 15/07/2026

Note :

TOI LE COWBOY MOI L’INDIEN

L’œuvre de Valeska Grisebach a beau être née au même moment que celles de ses collègues de l’Ecole de Berlin, au milieu des années 2000, et en avoir d’abord épousé toutes les caractéristiques d’écriture (son premier long métrage, le formidable et fantomatique Désir(s), mérite d’être redécouvert), la cinéaste allemande a suffisamment suivi ses propres chemins de traverse pour que sa filmographie, pourtant pas bien grande, ne puisse être confondue avec une autre. L’Aventure rêvée n’est en effet que le troisième long métrage réalisé par Grisebach en 20 ans, et déjà le deuxième tourné en langue bulgare, et si son titre pourrait évoquer une variation de The Dreamed Path d’Angela Schanelec, c’est au contraire dans un réel ensoleillé que nous plonge la cinéaste.

Interprétée avec une énergie lumineuse par Yana Radeva, ancienne géologue devenue actrice, Veska ne rêve pas. Elle n’a pas hérité d’un château de conte de fée mais c’est un tout petit peu comme puisqu’elle dirige une sorte de chantier archéologique autour d’une tour de guet perdue au milieu d’une campagne bulgare où l’herbe est roussie par la chaleur. Les manches retroussées, Veska n’a pas grand chose d’une aventurière non plus mais rien ne semble l’intimider sérieusement, en tout cas pas la ribambelle de petits mafieux qui opèrent dans la région et qu’elle peut difficilement ignorer. A travers cette héroïne en or, au prénom presque autobiographique, est-ce Valeska Grisebach elle-même qui s’imagine en protagoniste d’une aventurée rêvée ?

Dire que le long métrage raconte l’histoire d’une femme seule contre la mafia est à la fois tout à fait correct et un peu à côté de la plaque à force d’insuffisance. Il s’agit certes ce qui est au cœur du récit : l’ex mari de Veska, ce nouvel ouvrier qui pourrait bien devenir un nouvel amant, les petits caïds qui tournent autour de sa jeune protégée… tous les hommes du film trempent dans des magouilles et s’imaginent en cowboys au dessus des lois et souvent aussi au dessus des femmes. Face aux fanfaronnades de ces nostalgiques de « l’âge d’or des hommes », la solide Veska a toujours la même réaction : un gigantesque sourire qui n’a rien de naïf. La encore, la réaction de Veska est peut-être avant tout celle de Valeska. 

Selon une recette pas très éloignée de celle de Kelly Reichardt, Grisebach se réapproprie avec un mélange de malice et de sérieux les codes de récits considérés comme exclusivement masculins plus ou moins proches du western (le film de pionnier ou de gentleman cambrioleur pour l’une, le film de mafia pour l’autre) et emploie un filtre bien à elle pour les débarrasser des clichés virils. Grisebach utilise pour cela un tempo bien particulier, une écriture subtile et une immersion parfois quasi documentaire. Pas de grande scène héroïque ou de suspens fou à signaler ici (dans ses premières scènes, L’Aventure rêvée ressemblerait même d’ailleurs presque plutôt à une romance placide) mais le plaisir de coller aux basques de cette femme shérif navigant sans craintes dans ce territoire masculin. A l’image de Western, le résultat se révèle d’un réalisme chaleureux et plein de relief.

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par Gregory Coutaut

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