Festival de Cannes | Critique : Her Private Hell

Alors qu’une étrange brume engloutit une métropole futuriste et libère une présence mortelle insaisissable, une jeune femme troublée part à la recherche de son père. Au cours de cette quête, son destin croise celui d’un GI américain engagé dans un voyage désespéré pour arracher sa fille de l’Enfer.

Her Private Hell
États-Unis, 2026
De Nicolas Winding Refn

Durée : 1h49

Sortie : prochainement

Note :

UNE MAISON DE POUPÉES

Déjà dix ans que l’on attendait le retour sur grand écran de Nicolas Winding Refn. Après une si longue parenthèse où il a tout de même signé deux séries télé, allait-on le reconnaitre ? Tranchons net : celles et ceux (surtout ceux) qui ont avant tout aimé Drive ou Bronson risquent un très fort sentiment de rejet face à Her Private Hell. Le film est à conseiller chaudement à ceux dont le cœur bat surtout pour la flamboyance de The Neon Demon. Nicolas Winding Refn reprend donc là où il l’avait laissée l’évolution étonnante de son œuvre de cinéma. Une œuvre de plus en plus centrée sur des personnages féminins, de plus en plus tournée vers l’horreur et de plus en plus détachée du réel. Ce dernier point donnera a certain l’impression que Her Private Hell est un projet vaniteux hors-sol et difficile d’accès, d’autres reconnaitront là un festin qui vise au dessus du niveau de la mer.

L’œuvre de Refn est aussi tout simplement de plus en plus splendide. La direction artistique transforme ici chaque scène en coffre à trésor pharaonique dont la volonté semble être de faire jouir les pupilles. Her Private Hell possède le plan d’ouverture le plus fou vu depuis longtemps et dans son ensemble, et ne ressemble à rien d’autre qu’à lui même. Hormis chez Hélène Cattet et Bruno Forzani, où a-t-on pu avoir la chance d’assister à des images si généreuses, cinéphiles et fantastiques ? Fétichiste, Her Private Hell ne l’est pas au sens de la perversion sexuelle (quoique), il l’est avant tout dans le sens d’un hommage réinventé. Un hommage où l’ironie est présente, mais jamais la parodie.

La cinéphilie bis a toujours été à la source du cinéma de Refn. Le cinéaste, qui a pleine conscience du pouvoir d’éloquence de toutes les choses qualifiées de « mauvais goût » va cette fois-ci jusqu’à mettre à égalité d’un côté Argento et De Palma (la bande originale épique est d’ailleurs signée de son collaborateur Pino Donaggio), et de l’autre la science-fiction cheap et la photo de mode de luxe à la Mert et Marcus. De ce grand écart, le film ne sort pas indemne. La précipitation artificielle du dernier acte est un défaut majeur du scénario, d’autant plus difficile à ignorer qu’il nous laisse avec l’impression décevante que les promesses narratives de ce conte maléfique n’ont pas été tenues.

Mais était-ce vraiment la question ? Ce récit de poche centré sur une poignée de personnages seulement est si minimaliste qu’il en devient presque abstrait dans sa façon de n’être finalement qu’un prétexte à une fascination visuelle et à une iconisation de ses personnages féminins, à la fois marionnettes d’une télénovela de luxe et entités mythologiques enfermées dans une tragédie sans âge (une recette évoquant le Mandico de Conann). La manière dont ce cinéaste a abandonné son cinéma centré sur la définition de la virilité et ses stars masculines pour devenir une straight camp queen composant ses films comme on joue avec une maison de poupées n’est probablement pas la meilleur manière d’élargir son public mais elles est proprement fascinante.

Tous les cinéastes queer ne savent pas ou n’ont pas vocation à faire du camp (dans le sens d’un équilibre parfait entre l’artifice du clin d’œil et la sincérité de la déclaration ) et c’est ok, mais très rares sont les cinéastes hétéros à maitriser la question. Nicolas Winding Refn a clairement mérité l’honneur de faire partie de ce club restreint. « Si tu as l’impression qu’il te manipule, tu as raison, mais si tu as l’impression qu’il est sincère, tu as également raison » dit l’héroïne d’un personnage masculin, mais cette formule semble avant tout taillée pour le cinéaste lui-même. Contrairement aux apparences, Refn est du côté de ses personnages féminins. Elles paraissent, comme de nombreuses héroïnes de films d’horreur, prisonnières d’un male gaze, mais Refn nous dit ici que c’est peut-être plus précisément le « straight gaze » qui compose le véritable « enfer personnel » des personnages féminins. Une telle leçon vient rééquilibrer la maladresse du scénario, mais la splendeur vénéneuse ici à l’œuvre s’en chargeait déjà de toute façon.

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par Gregory Coutaut

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