Festival de Cannes | Critique : Everytime

Jessie est une adolescente pleine de vie. Son seul problème est qu’elle partage sa chambre avec sa petite sœur. Ella, leur mère, est débordée mais attentive. Lorsqu’un drame survient, toute la famille est bouleversée.

Everytime
Autriche, 2026
De Sandra Wollner

Durée : 1h56

Sortie : prochainement

Note :

EVERYTIME EVERYWHERE ALL AT ONCE

Le quotidien et ses scènes anecdotiques caractérisent les premiers instants d’Everytime. Plus tard, le quotidien toujours, des discussions avortées, des scènes qui semblent prises en cours, l’héroïne arrose une tombe tandis qu’elle poursuit sa conversation au téléphone. Mais entre temps, une tragédie est arrivée – le film a basculé. Cela ne se ressent pas immédiatement auprès des protagonistes d’Everytime. On parle, on continue de vivre. Les photos accrochées à la maison ressemblent désormais à un silencieux monument aux morts. Des réactions au deuil ? Presque comme si de rien n’était.

Cinéaste autrichienne révélée par le stupéfiant The Trouble With Being Born, Sandra Wollner (lire notre entretien) sait pourtant mettre en scène le quotidien et son étrangeté sans jamais souligner celle-ci. L’enchainement-même des scènes, leur juxtaposition, créent de l’étrangeté dans Everytime. Le travail formel et narratif de Wollner rappelle le meilleur de l’École de Berlin : l’épure ouvre un vertige, le réalisme est poussé jusqu’à un précipice fantastique, et tout vibre différemment à l’image. Des rails sans tram. Une lumière orangée au petit matin. Ou plus tard un rayon du soleil qui balaie les montagnes. En apparence froid et austère, ce cinéma-là sait pourtant être profondément humain et à fleur de peau pour qui sait ouvrir sa porte invisible.

Lors d’un long plan incroyable et ensorcelant, la caméra à distance vient chercher des jeunes protagonistes au sommet d’un immeuble. On se pose souvent cette question dans Everytime : qui regarde ? De même, il y a beaucoup de vitres, de reflets, d’écrans dans le film. Qui regarde, et qu’y voit-on ? Il est important de ne pas trop en dévoiler sur le long métrage sous peine d’amoindrir son plaisir de découverte et le pouvoir magique de son mystère. Mais on peut évoquer sa traversée du miroir. Il y a une traversée du réel dans Everytime, un moment où l’on embrasse l’hésitation fantastique. Les spectres se dessinent, nous contactent, nous parlent. Nous n’avons pourtant pas quitté le quotidien et son réalisme. Plutôt qu’une traversée, impliquant que l’on se rend d’un endroit à un autre, il est peut-être plus juste de dire qu’Everytime examine des temporalités qui se superposent, des boucles temporelles dont on ne se sort pas – le deuil et son brouillard.

« Parfois, j’oublie », confie Ella, interprétée par l’extraordinaire Birgit Minichmayr. Elle oublie mais le visage de Minichmayr peut tout exprimer sans un mot. La profondeur de son regard bouleversé fait des merveilles dans le long métrage et rappelle qu’elle est l’une des meilleures actrices au monde. Les humains sont un peu éteints, anesthésiés dans Everytime. Dans la dernière partie du film, une explosion lyrique apporte un impressionnant contraire fort. Ce que font les personnages compte davantage que ce qu’ils disent. Wollner s’introduit dans le tourbillon de leur inconscient, son souffle finit par balayer le réel. La cinéaste nous invite dans ces interstices de solitudes, où la brutalité de la vie est baignée d’une electronica paisible. Il faut savoir écouter, et savoir regarder : les absent.es nous regardent, et nous pouvons les voir.

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par Nicolas Bardot

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