Entretien avec Alain Gomis et Katy Correa

C’était l’un des sommets de la récente compétition de la Berlinale : le passionnant Dao du Franco-Sénégalais Alain Gomis est une ronde chaleureuse qui unit gravité et douceur sur un air free jazz mélancolique. Gomis raconte l’histoire de Gloria avec, en parallèle, la cérémonie en Guinée Bissau dédiée à son père décédé et une fête de mariage en banlieue parisienne. Articuler tant d’ambition avec une telle simplicité : voilà sans doute la marque des très grands cinéastes. Dao sort ce mercredi 29 avril en France. Nous avons rencontré son réalisateur, ainsi que l’actrice Katy Correa qui a également participé au processus créatif du film.


Je voudrais débuter cet entretien par ce qui ouvre justement Dao : des scènes documentaires que l’on devine issues du processus de casting. Pourquoi les avoir intégrées et placées ainsi en exergue ?

Alain Gomis : En faisant mes films précédents, j’ai réalisé qu’il existait dans le processus de casting un important espace de création des personnages. J’ai appris au fur et à mesure à ne pas forcément toujours partir du texte en lui-même. J’ai donc commencé à faire des improvisations lors des castings et souvent cela donnait naissance à des choses plus belles que ce que j’avais prévu ou écrit. Cette fois-ci, j’ai eu envie que ce processus soit directement inclus dans le film. Je tenais à ce que l’écriture de Dao soit collective car le film aborde des questions telles que « Comment a-t-on envie de se représenter » ou « Qu’a-t-on envie de montrer de soi-même ». Il fallait que ces questions apparaissent concrètement dans le film afin que le spectateur lambda puisse s’identifier, car ce parcours pourrait être le sien.

Katy Correa : Je n’aime pas me mettre en avant, mais quand on fait du cinéma, on s’expose forcément. Ce qui nous a libéré sur ce tournage, c’est que tu nous as accordé le droit de ne pas avoir envie. Nous avions le droit de ne pas vouloir faire certaines choses, et cette liberté m’a permis d’avoir un cheminement, un travail vers l’acceptation. Il n’y avait pas de piège, il n’y avait pas besoin de « tenter » de communiquer puisque que le dialogue était déjà là. Faire ce film, c’était tout de même une ouverture sur un monde qu’on ne connaissait pas forcément : j’ai tendance à dire que Dao n’est pas juste un film, c’est une histoire qui nous est comptée par des personnes qui ont vécu sur un continent que l’on connait plus ou moins, et nous découvrions cette histoire tous ensemble. Ce que ces scènes de casting m’ont apporté, c’est aussi tout simplement une découverte des certains aspects du travail du cinéma que je ne soupçonnais même pas. Cela m’a permis de glisser tout doucement vers les personnages et de finir par accepter de faire le film.



Il s’agit donc des vraies scènes du casting originel, et non de reconstitutions ?

Alain Gomis : C’est le vrai casting. Ce sont des vraies scènes de construction collective. Je dois dire que j’aimais bien cette idée de voir le cinéma en train de se faire. J’anime pas mal d’ateliers, notamment dans un centre de cinéma au Sénégal, il arrive qu’on y fasse des films avec des téléphones portables. L’équipement peut être rudimentaire mais la technique, ce n’est pas ce qu’il y a de plus important. Ce qui importe c’est ce qu’on va enregistrer et mettre dans le film, c’est la vie, l’énergie, l’intensité, la sincérité, etc. C’est important qu’on puisse commencer avec presque rien. Sur ce film, il n’y avait pas d’équipement lourd, l’équipement c’était les gens, alors autant débuter le film avec les gens, non ? L’idée était de partir de quelque chose de tout petit et de le faire gonfler progressivement. C’est le moyen que nous avons choisi pour inviter tout le monde dans ce grand voyage qu’on leur proposait.

Ne pas avoir trop d’équipement permettrait d’ailleurs aux interprètes d’être plus naturels. Les techniciens étaient en grande minorité, et cela inversait le rapport de force. Sur des tournages traditionnels il peut y avoir un rapport de force de la technique sur les acteurs qui se retrouvent contraints à faire les choses d’une certaine manière, ne pas être à l’aise dans leur jeu, il faut respecter les déplacements, les regards, etc. Cela crée certes d’autres contraintes au moment du montage mais il vaut mieux avoir ces problèmes-là plutôt que des problèmes de rush vides qui manquent de force, d’énergie ou de sincérité. Qu’est-ce qui est le plus important quand on regarde un film ? Tout le monde a un point de vue différent mais pour moi c’est ce que les gens sont prêts à vous donner. Ce qui me transporte, c’est le voyage émotionnel que je fais avec les personnes. Je pense que si on se trouve au bon endroit au bon moment, c’est suffisant pour que les spectateurs passent outre quelques éventuels faux raccords. Parce que bon, il y a trois milliards de faux raccords dans le film.



Cette idée d’écriture collective, comment se traduit-elle concrétement. S’agit-il uniquement d’improvisations ou bien y avait-il un scenario entièrement rédigé dès le départ ?

Katy Correa : Moi en tout cas j’ai vu un scénario (rires).

Alain Gomis : Tu as vu le premier scénario, dans lequel beaucoup de scènes n’étaient pas encore dialoguées. C’était davantage un traitement plutôt qu’un scénario au sens classique. J’ai écrit quelques dialogues par-ci par-là afin d’avoir un objet qui puisse servir à chercher des gens au moment des castings mais dès cette étape on a fait pas mal d’impros.

Katy Correa : Parfois c’était très spontané, parfois tu nous murmurais des choses à l’oreille, ce qui nous faisait forcément réagir. C’était assez drôle. Je ne suis pas actrice, donc à la base je ne sais pas exactement comment se construit un film. A partir de là, j’ai eu l’impression que l’on faisait du cinéma participatif, nous y avons tous apporté notre touche personnelle. Ce n’était pas de l’improvisation totale dans le sens où, si nous allions trop loin, tu étais là pour nous rediriger. Nous avons fait en fonction de chacun et de la personnalité qu’il ou elle souhaitait donner aux personnages, enfin aux personnes. J’ai vraiment du mal à parler de personnages pour ce film, encore aujourd’hui. Pour moi, ce film est une réalité-fiction. Ce que l’on voit ce sont des individus. Ce n’est pas juste une histoire, c’est leur histoire. Nous n’avons pas inventé ces personnages, ils sont bien vivants. Bien sûr, il y a un scénario car il faut bien une charpente pour tout édifice, puis à l’intérieur de la charpente on construit selon ses propres règles et besoins.

Alain Gomis : Parce qu’au final, qu’est-ce que j’avais besoin de savoir sur ton personnage avant de commencer ? Il s’agit d’une femme qui a élevé son enfant seule, elle réalise que quand sa fille va se marier il n’y aura plus personne à la maison. C’est tout, le reste on le construit ensemble. Ton personnage, tu le connais mille fois mieux que moi. Je t’ai fait des propositions, donné des directions, mais tu m’as toujours dit si tu trouvais cela juste ou non. Arès tout, j’ai beau avoir des enfants, je ne suis pas une femme. Je proposais un fil de fer et D’Johé (Kouadio, qui joue la fille du personnage de Katy, ndlr) et toi faisiez à votre sauce, et cela donnait des résultats incroyables, cela aboutit à la chair des choses, la vérité des choses.

Katy Correa : il s’agissait de scènes de la vie quotidienne. Non seulement les gestes nous étaient quotidiens, puisque cette fête nous l’avons faite de la manière dont nous aimons faire la fête, mais nous étions proprement enracinés, nous allions vers nos racines et vers ces gens que nous connaissions. Il y avait une grande facilité, une fluidité, qui nous a préparé à ce que nous allions vivre sur place. Quand nous sommes arrivés au village, nous avons tous été les bienvenus, qu’il s’agisse des acteurs, des techniciens ou autre, alors que nous ne connaissions personne. Je suis sortie de ce tournage avec l’impression d’avoir rendu visite à ma famille. Même chose pour le mariage : au bout de quelques heures de tournage, nous formions tous bel et bien une famille, c’est la magie de ce film. Il y a quelque chose d’impalpable, de difficile à exprimer, mais qui permet au spectateur de ressentir ses propres émotions.



Dans un tel contexte d’improvisation, comment la chef opératrice Céline Bozon a-t-elle adapté son travail ?

Alain Gomis : Heureusement j’avais déjà travaillé avec elle, et sur ce précédent tournage elle m’avait proposé un système que l’on a reconduit ici : elle travaille avec un casque et avec un micro qui y est relié. Comme nous faisons des prises très longues, je peux la laisser partir et anticiper l’agencement dramaturgique des scènes, je peux faire le découpage en même temps qu’on tourne. C’est comme si je voyais le scénario se faire devant moi. Céline devient alors une sorte de corps-caméra. Elle joue avec les acteurs plutôt qu’elle ne les capture. Je trouve que ce dialogue confiant entre acteurs et caméra est très beau. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est comme si la caméra n’était pas là, on ne peut pas prétendre que c’est le cas. Même si sa caméra est toute petite, celle-ci est reliée à un appareil tenu par un technicien qui se tient un peu plus loin derrière elle, puis il y a la perche, etc. Le résultat me fait penser à des musiciens jazz qui jouent ensemble. Dans le jazz, on ne peut pas prétendre que la batterie n’est pas là (rires). En tant que réalisateur, j’aime beaucoup ce dialogue qui se crée dans une espèce de conscience de fiction.

Katy Correa : Ce qui m’a marquée c’est de la voir nous sourire, tout le temps. Toute l’équipe technique nous souriait. Encore plus qu’à des musiciens de jazz, je comparerais notre travail à celui de danseurs, parce que dans ce film tout tourne autour de la question du mouvement : les déplacements, les dialogues, les retrouvailles. On s’est fait beaucoup confiance. Surtout, toi, c’est sûr que tu m’as fait confiance parce que ce n’était pas gagné (rires).

Alain Gomis : Bien sûr que si c’était gagné d’avance. Sans déconner, il n’y a que toi qui doutais de ta légitimité (rires).



Lors de la conférence de presse du film à la Berlinale, la scène du sacrifice animal a suscité un certain débat. Comment avez-vous vécu cette réaction ?

Katy Correa : Nous nous doutions qu’on allait nous poser la question, mais ça nous a paru d’une banalité toute bête. On sait que les gens ont un peu du mal avec ça. En tant qu’occidentaux, on ne voit pas des bêtes abattues tous les jours mais on sait pour quelles raisons cela existe. Certes le filme parle de sacrifice mais il n’est question ni de chasse ni de traque. C’est quelque chose qui est fait avec énormément de respect. L’animal est respecté jusqu’au bout et il n’y a pas à s’excuser de cela.

Alain Gomis : A la conférence j’étais surpris qu’on en parle, je pensais qu’il y avait tellement d’autres sujets à aborder sur le film, mais finalement je suis content qu’on en parle. A l’époque où le film faisait 45 minutes de plus, j’avais organisé une projection avec les acteurs et nous avions justement parlé de cette scène, qui était alors bien plus longue. Dès le moment du tournage, j’avais conscience que cette scène avait le potentiel d’être dérangeante. Ce n’est pas facile à filmer non plus. La question qui s’est posée c’est : « Sommes-nous capables d’assumer cette image-là ? ». Nous avons eu un petit débat et au final nous en sommes venus à une autre question : « Est-ce quelque chose dont nous devrions avoir honte ? ».

A mes yeux, l’un des objets du film consiste à se séparer d’une sorte d’image jugeante et hiérarchisante qui a été posée sur un certain nombre de cultures, un certain nombre de visages. On se trimballe en héritage des présupposés, des stéréotypes, qui font qu’on finit par s’autocensurer car certaines choses ont été définies comme des caricatures, des hiérarchies de ce qui est moralement acceptable, culturellement civilisé. Dans n’importe quelle communauté, on n’est jamais entièrement épargné par ces stéréotypes, ces images qui nous précèdent. Cela ne vous empêche pas de faires certaines choses mais ça peut vous empêcher de montrer que vous les faites, ce qui commence à être une négation de soi quand même très bizarre. Cela fait que certains débats qui pourraient être bénéfiques n’ont finalement pas lieu, car ils touchent à une zone cachée, c’est malsain. Je veux que le film soit au contraire libératoire.



Entretien réalisé par Grégory Coutaut le 16 avril 2026. Merci à Chloé Lorenzi et Franck Nesme.

Crédit portraits © Jens Koch

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