Entretien avec Muriel d’Ansembourg

Tout récemment sélectionné à la Berlinale, Truly Naked raconte l’histoire d’Alec, qui vit une relation toxique avec son père Dylan, acteur X, et dont le quotidien va être bouleversé lorsqu’il se rapproche de Nina, une camarade de classe. Cette comédie dramatique sur le sexe (avec des touches de rafraichissante comédie romantique) fait preuve d’un certain talent pour articuler ses idées sans didactisme et sans trancher à la place de ses personnages. Truly Naked sort ce mercredi 15 avril en salles et sa réalisatrice, la Britannique Muriel d’Ansembourg, est notre invitée.


Quels clichés souhaitiez vous éviter dans votre manière de filmer le monde de la pornographie ?

Plusieurs ! Tout d’abord, le personnage de Lizzie, interprété par Alessa Savage, ne correspond pas entièrement aux atouts physique qu’on s’attend à trouver dans l’industrie : gros seins, grosses lèvres, etc. Elle est presque à l’opposé et ça me plaisait, je cherchais avant tout quelqu’un qui ait de la personnalité, qui dégage quelque chose d’unique. D’autre part je voulais avant tout raconter l’histoire d’une petite entreprise familiale, c’est-à-dire un lieu qui n’a rien d’exceptionnel où les gens travaillent, se font confiance et rigolent même de temps en temps. Je me dis parfois que s’il n’y avait pas des godes disséminés dans le décor dans certaines scènes, on en viendrait même à oublier dans quel domaine travaillent les personnages. De plus, cette famille-là ne roule pas sur l’or, leur maison n’a rien d’exceptionnel, je tenais justement à éviter ce cliché voulant que le porno c’est des montagnes d’argent facile devant et derrière la caméra.

Avez vous déjà eu l’occasion de regarder des making of de films porno? Ce que l’on réalise dans ce type de documentaires, c’est à quel point un plateau de tournage de film porno peut être ennuyeux (rires). On peut aussi s’y marrer bien sûr, mais dans les deux cas, il s’agit de situations qu’on ne relierait pas spontanément avec cet univers. Après tout, dans ces films, tout est justement fait pour que l’on oublie la dimension humaine de ce qui se déroule en coulisses. C’est cela que je tenais à faire revenir au premier plan.



Comment avez vous trouvé votre équilibre idéal entre montrer la réalité de ce travail et ne pas trop en dévoiler à l’image ?

De manière générale, la technicité des actes sexuels n’est vraiment pas si important que ça à mes yeux. Ce qui m’intéresse nettement plus, c’est ce qui se passe juste avant ou juste après le sexe. J’étais à la recherche des ces moments authentiques car je savais que c’était eux qui permettraient au public de remettre son regard en question. Je dirais que j’en ai montré autant que ce que j’estimais nécessaire, mais jamais davantage. Le film s’ouvre certes sur le tournage d’une scène hardcore, mais avant tout dans le but de montrer aux spectatrices et spectateurs ce que le personnage principal voit dans sa vie de tous les jours. Je ne voulais pas édulcorer cela façon Hollywood, cela équivaudrait à idéaliser ce milieu. Je tenais à être le plus honnête possible au moment de montrer ce que beaucoup de jeunes voient dans la vie de tous les jours. Les ados d’aujourd’hui voient des trucs sacrément hardcore ! C’est sûr qu’il existe des sujets que l’on a peur d’aborder trop frontalement, on y va avec des gants mais si j’avais choisi d’amoindrir cette dimension, cela aurait abouti à une situation où l’art serait en deçà de la réalité, or je pense que l’art devrait être toujours soit à égalité avec le réel, soit voir plus loin.

De toute façon, le sujet de Truly Naked n’est pas la pornographie : l’enjeu principal de cette histoire consiste pour le protagoniste à être enfin vu et regardé par une autre personne, à entamer un lien d’intimité sincère et profonde avec quelqu’un d’autre. Il suffit de regarder l’état du monde actuel pour comprendre que l’on ressent toutes et tous ce besoin. Plusieurs personnes sont venues me voir en me disant qu’elles avaient été surprises que le film soit plus doux et chaleureux que ce à quoi elles s’attendaient. Elles étaient surprises de ne pas pouvoir juger les personnages autant qu’elles en auraient eu envie (rires). C’est notamment le cas avec le personnage du père : une spectatrice m’a dit un jour « J’aurais aimé qu’il s’étouffe avec le gode », et une autre m’a dit « J’avais envie de le détester mais c’est impossible car on voit bien qu’il a beaucoup d’affection pour son fils ».



En ne jugeant ni vos personnages à la sexualité très active, ni ceux que cela n’intéresse pas, en ne créant pas de hiérarchie entre eux, vous laissez généreusement au public la liberté de se forger sa propre opinion.

Je suis ravie que vous le voyiez sous cet angle. Juger mes personnages était en effet quelque chose que je souhaitais éviter à tout prix, mais je voulais aussi les libérer du fardeau d’une morale. Je montre certes que certaines choses ne fonctionnent pas dans la vie de ce jeune homme, mais je ne voulais absolument pas guider l’état d’esprit dans lequel les spectatrices et spectateurs allaient sortir du cinéma. En tant que spectatrice, je trouve que plus on est nourri d’informations et de récit, moins on a de place pour ressentir des choses. Si on veut que le public entre en relation avec le film, il faut l’inviter et non tout lui donner.

Mais c’est vrai qu’il y a des gens qui auraient aimé que je sois davantage ferme, car le film aborde plusieurs sujet ayant pour point commun de susciter des réactions très tranchées : la pornographie mais aussi le consentement, le féminisme… Je pense que certains auraient aimé que je dise très clairement « oui, je pense que telle situation est problématique et devrait être punie ». Or je n’ai pas envie d’endosser ce rôle-là en tant que réalisatrice. Vous savez, une partie du public est convaincue que le film est pro-porno, tandis qu’une autre mettrait sa main à couper qu’il est anti-porno. Ca montre bien à quel point nous avons toutes et tous des points de vue différents.



Etait-ce le sujet en particulier qui vous a amenée à travailler à la fois avec des acteurs pros et amateurs ?

Vous savez, il a été particulièrement compliqué d’assembler le casting pour ce film, à cause de son sujet. J’ai commencé à travailler avec un directeur de casting qui a fini par jeter l’éponge tellement c’était dur. Je me doutais que ce ne serait pas évident de trouver les deux interprètes principaux car il s’agit de personnages relativement jeunes, et je trouve que parfois, les jeunes actrices et acteurs qui sont encore en apprentissage conservent quelque chose d’un peu trop performatif à l’image, moi je voulais quelque chose de bien plus spontané. J’ai une manière de travailler très différente avec mes interprètes, et pas seulement en fonction de s’ils ont de l’expérience ou non. L’un des actrices, Alessa Savage, vient du milieu du porno, je savais donc qu’elle ne serait pas impressionnée par toute cette dimension là. Nous avions déjà travaillé ensemble sur un court métrage (Fuck-a-Fan, en 2024, ndlr) et en revanche, il y avait certains aspects d’un tournage classique qu’elle n’avait pas anticipé, comme le nombres de dialogues qu’elles aurait à retenir tous les jours et surtout en avance. Elle n’avait pas anticipé non plus le fait qu’on allait faire plusieurs prises , elle me disait « Vraiment ? J’ai le droit de refaire une prise et d’essayer de jouer encore mieux ? Merci ! » (rires). Sur cette deuxième collaboration, cela s’est passé très manière très simple et collaborative.

Concrètement, comment se déroule le travail avec une coordinatrice d’intimité sur un tel film ?

C’était la toute première fois que je travaillais avec une coordinatrice d’intimité et je crois que je n’avais pas réalisé à quel point il s’agissait d’un vaste champ de travail. Elle était présente dès l’étape du casting, notamment lorsque nous faisions des essais pour le personnage de jeune mère qui veut tourner pour la première fois. Je ne voulais pas que ces actrices viennent jouer ces jeux de rôles un peu tordus et se retrouvent d’un seul coup sans personne à qui parler une fois l’essai terminé. Notre coordinatrice a beaucoup parlé avec chacun.e des interprètes et a naturellement veillé à la mise en place de toutes les scènes de sexe, mais en amont elle a également fait remplir et signer aux comédiennes et comédiens des contrats et questionnaires très détaillés sur ce qu’iels acceptaient ou non en terme de nudité. Cela peut paraître étonnant de prime abord mais au final cela assure que le consentement soit entièrement respecté. Il y a tellement de nudité dans le film, je n’aurais jamais pu m’en sortir sans elle. Mais tout le monde n’est pas à l’aise avec ces méthodes, et d’ailleurs une des actrices a exprimé son malaise à travailler dans ces conditions, comme quoi ce n’est pas une formule magique non plus. C’est un travail qui ne remplace pas le dialogue et la confiance, il l’accompagne.



***les deux questions suivantes révèlent une surprise du scénario***

Dans un récit qui surprend en effet par sa douceur, comment avez-vous désiré doser et articuler l’irruption soudaine d’étrangeté violente que représente la scène de la pieuvre?

J’ai écrit l’intégralité du scénario toute seule, sans intervention ni interférence, afin d’être bien certaine de suivre mon propre point de vue. Mais j’ai bien entendu eu de nombreuses discussions à propos de cette scène là. C’est LA scène dont tout le monde me parlait, des producteurs aux collaborateurs, tout le monde était un peu inquiet. D’une part, cela représentait un certain coup financier, mais surtout on se doutait qu’une partie du public aurait du mal à la regarder. Cette scène existe pour traduire la loyauté du protagoniste envers son père, ainsi que sa dépendance envers lui. Il fallait que son père tente quelque chose d’extrême pour que le héros prenne ses distances avec lui et rompe leur relation de travail. Par ailleurs, le père est dans une situation financière qui le pousse à tenter des choses, il se noie et cherche la première chose à laquelle s’accrocher et la logique de cette industrie veut que pour attirer des spectateurs il faut proposer des scènes toujours plus extrêmes.

Je me suis beaucoup demandé qu’est-ce que je pouvais inventer comme scène qui reste crédible tout en étant suffisamment extrême pour justifier la démission du héros. Après tout, ce dernier évolue lui aussi dans le milieu de la pornographie donc il en a vu d’autres. Si je m’étais contentée de filmer un rapport hétérosexuel, il aurait fallu que la fille ait un très grand nombre de partenaires masculins dans la mêmes scène et ç’aurait tout de suite été très violent. J’ai préféré faire le choix de cette scène bizarre et un peu dégoutante.

Techniquement, ce ne sont que des effets spéciaux?

A la base j’avais très envie de tourner avec une véritable pieuvre, je pensais que ça aiderait les acteurs à s’immerger dans la scène, mais j’ai vite appris que les pieuvres ne peuvent rester hors de l’eau que pendant un laps de temps très court sous peine d’étouffer. J’ai discuté avec des professionnels mais les seules pieuvres avec lesquelles ont aurait pu tourner auraient été très petites et de toute façon je n’aurais pas été en mesure de garantir qu’elles ne souffriraient pas donc j’ai vite abandonné l’idée. Nous avons donc construit une fausse pieuvre, une sorte de grosse marionnette de 65 kilos en silicone. Pendant le tournage, elle était animée par des marionnettistes qui bougeaient ses tentacules autour du casting, et nous avons affiné tout cela avec des CGI bien sûr.

J’avais fini par apprendre beaucoup de choses sur les pieuvres, j’étais presque devenue experte sur la manière dont elles bougent et même si les marionnettistes ont fait un très bon travail, en voyant le résultat j’étais persuadée que l’artificialité des mouvements allait crever les yeux de tout le monde, que ça ne fonctionnait pas du tout (rires). J’étais très inquiète puis un jour, alors que je travaillais justement sur cette scène avec l’assistant monteur, quelqu’un est entré dans la pièce et s’est exclamé : « comment avez-vous fait pour tourner avec une vraie pieuvre ? », et ça m’a beaucoup rassurée. Je dois dire que j’ai choisi de pas mal raccourcir cette scène au final, et ce n’était pas une question d’effets spéciaux. La présence de cette pieuvre est comme un court circuit, or je tenais à ce que dans cette scène, le public et moi-même restions avant tout aux côtés du personnage de Lizzie, qu’on ne la perde pas de vue.



Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 31 mars 2026. Merci à Chloé Lorenzi.

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