Berlinale | Critique : The Loneliest Man in Town

L’histoire du musicien de blues Al Cook, dont le monde s’effondre petit à petit. Mais dans ces ruines, un rêve oublié depuis longtemps réapparaît soudainement.

The Loneliest Man in Town
Autriche, 2026
De Tizza Covi & Rainer Frimmel

Durée : 1h26

Sortie : –

Note :

SEUL C’EST TOUT

Dans son fascinant documentaire Sous-sols réalisé en 2014, Ulrich Seidl descendait dans les caves (aménagées) d’Autrichiennes et d’Autrichiens comme pour explorer leur monde secret. Ce qui s’y trouvait était plus ou moins avouable, révélant volontiers la mauvaise conscience de tout un pays cachée sous le tapis. Lorsqu’on suit le personnage principal de The Loneliest Man in Town, d’abord dans la rue avec un sapin de Noël sur l’épaule, puis à descendre dans son sous-sol, on s’attend au pire : qu’est-ce qui peut se cacher d’effrayant sous la maison d’un papy autrichien ? Surprise, c’est l’inverse qui se produit : cette cave joliment décorée est un studio de musique qui ressemble à un véritable cocon. Bienvenue dans l’intimité du monde chaleureux d’Al Cook.

Le quotidien n’a, à première vue, pas l’air si chaleureux pour Al. Les cinéastes Tizza Covi et Rainer Frimmel font preuve d’une économie narrative très efficace qui nous implique et nous encourage à composer notre propre puzzle. Et contrairement à leur précédent long métrage Vera où les blocs de fiction et de documentaire étaient plus nettement séparés, il y a une plus grande homogénéité au fil de la fiction inspirée du réel dans The Loneliest Man in Town. Ici, Al semble si seul qu’il pourrait être le dernier survivant d’une apocalypse. Rien de si spectaculaire en réalité : le vieil homme est seul tout court. La chanson guillerette qu’il écoute se lamente : « I’m so tired of living all alone » – je suis si fatigué de vivre tout seul. Mais, et c’est une très rafraîchissante surprise du long métrage : la solitude n’est pas nécessairement une damnation.

Le quotidien bien réglé d’Al Cook va basculer lorsqu’il va se retrouver face à un projet immobilier l’encourageant tout simplement à dégager. Al est seul dans l’épreuve, mais accompagné par ses souvenirs. Certes, il se fait beau et se laque les cheveux pour personne en particulier, certes encore on le retrouve plus tard se recueillant devant le sanctuaire dédié à sa femme. Mais il y a de la douceur réconfortante aussi dans la solitude dépeinte par Tizza Covi et Rainer Frimmel, qui ne font jamais de la vie d’Al un spectacle pathétique. Avec ses anciens vinyles, son Nokia antique et ses VHS, Al Cook est un vieux bluesman qui semble complètement décalé dans le temps. Mais avec grand talent, Covi et Frimmel parviennent à éviter la caricature figée à la Kaurismaki. On investit le monde d’Al Cook avec sensibilité, celui de ses rêves, et ce monde-là est bel et bien vivant.

Voilà probablement l’idée la plus poignante et douée d’empathie du long métrage : la réalité rêvée d’Al Cook compte autant voire davantage que la réalité tout court. Cook a eu sa petite heure de gloire dans le passé, et celle-ci lointaine ressemble désormais à un mirage. Mais si elle est là en lui, elle est là tout court. Son utopie créative d’hier ne s’est pas fanée : Al est resté fidèle à lui-même, lové dans sa maison-musée. Il faut faire preuve d’une grande finesse de mise en scène et d’écriture pour raconter un tel récit sans condescendance ni mièvrerie. C’est le refuge rare et poignant de ce film doux-amer, plus doux qu’amer : face à la brutalité d’un quotidien laid et cynique, Tizza Covi et Rainer Frimmel nous invitent à l’abri dans un monde secret où la rêverie et ce à quoi on songe sont aussi réels que ce qu’on fait.

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par Nicolas Bardot

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