Isabel se sent étrangement attirée par le Dr Palanca, le président du country club où elle travaille, mais elle découvre une violence cachée sous les apparences immaculées.
Filipiñana
Singapour/Philippines, 2026
De Rafael Manuel
Durée : 1h40
Sortie : –
Note : ![]()
CHEZ LES HEUREUX DU MONDE
Filipiñana possède l’un des meilleurs début de film qu’on ait pu voir depuis quelque temps. Nous découvrons tranquillement des rues bondées à travers le grand pare-brise d’un bus lorsqu’une femme monte à bord, s’assied face à a caméra et se met à s’adresser à nous les yeux dans les yeux avec un grand sourire, articulant un Mabuhay de bienvenue comme si elle nous accueillait de façon méta dans le film. Un contre-champ finit par nous faire comprendre que nous sommes dans un car de tourisme (alors que les quartiers traversés n’ont rien de touristique) et que l’hôtesse s’adressait en réalité aux voyageurs blasés qui se trouvaient derrière nous.
Avec cette séquence toute en faux-semblants, le réalisateur Rafael Manuel nous a déjà tout dit : nous allons évoluer parmi les privilégiés, mais notre regard va être dirigé vers celles et ceux qui triment pour le confort de ces derniers. Filipiñana se déroule intégralement dans un coutry club, une oasis de sérénité aux couleurs pastel où la seule question qui mérite de troubler le silence est « Votre mangue est elle suffisamment sucrée ? ». Sur cet immense terrain de golf où aucun brin d’herbe ne dépasse, Isabel occupe le poste absurde de tee-girl, sorte de robot souriant servant uniquement à préparer les balles et éviter aux clients de se pencher, trop occupés que ces derniers sont à faire miroiter leur club dans le soleil couchant comme des épées.
Chez les heureux du monde tout n’est que luxe et volupté, et il n’y a pas un seul plan de Filipiñana qui ne soit d’une beauté à tomber à la renverse. Or, cette splendeur n’a rien de superficiel. A coups de tableaux à la profondeur de champ très étudiée et où le vide prend beaucoup de place, Rafael Manuel transforme ce coin de paradis verdoyant en espace liminal coupé du monde, baigné d’une inquiétante étrangeté autant que de rayons caressants. Le curseur n’est pas poussé jusqu’au fantastique mais on sent qu’il en faudrait peu pour qu’on s’imagine dans un éden post-mortem.
Il n’y a pas pourtant de quoi se repaitre dans le quotidien d’Isabel qui n’a ni le bon niveau social ni la bonne langue maternelle pour profiter des lieux. Or, ses problèmes et ses doutes sont justement laissés hors champ, hors de notre vue comme de celle des clients, à moins de savoir guetter les anomalies en arrière plan. Ici, les personnages peuvent bien tomber sur un cadavre parmi les buissons bien taillés, on ne verra rien de choquant à l’image. Cette manière de toujours évoluer sur le non-dit enferme peu à peu Filipiñana dans une répétition, elle-même soulignée par le rythme parfois exigeant ici à l’œuvre. Mais Manuel fait néanmoins preuve d’un très grand talent pour parvenir à mettre en scène la violence sans jamais la montrer frontalement, et l’univers visuel qu’il compose est si vaste et riche que la visite demeure un ravissement.
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par Gregory Coutaut
