IDFA | Critique : Mailin

Mailin raconte à sa fille une histoire pour s’endormir, qui révèle la quête de la protagoniste pour retrouver la mémoire d’une enfance brutalement interrompue par le traumatisme.

Mailin
Argentine, 2025
De María Silvia Esteve

Durée : 1h29

Sortie : –

Note :

DANS MA BULLE

On entre dans Mailin à travers une voix off et un rythme particulier, comme dans une séance d’hypnose. L’Argentine Maria Silvia Esteve, remarquée notamment pour ses courts Criatura (Locarno 2021) et The Spiral (Quinzaine 2022), signe un second long métrage qui suit le parcours d’une femme, fait le constat de son enfance saccagée, et raconte le procès visant le prêtre qui a abusé d’elle pendant des années. Des dizaines d’autres cas sont concernés, tous prescripts. Mailin s’ouvre d’ailleurs par une définition de la prescription, qui semble bien obsolète dans ce film où la mémoire et ses traumas vont et viennent en un infini ressac. « Je vais te raconter une histoire » dit la voix-off, en invitation. Une berceuse, presque un conte.

Lorsque nous avions interviewé Maria Silvia Esteve à l’occasion de la sélection de The Spiral à Cannes, celle-ci nous avait confié : « Je déteste absolument les « têtes parlantes ». Je préfère entendre la texture et la personnalité d’une voix, ressentir le vide et la beauté d’une intimité partagée avec un personnage qui ne peut pas être vu ». De fait, Mailin n’est jamais vraiment un documentaire de tête parlante. C’est un documentaire de témoignage, mais l’expression de ce témoignage peut prendre bien des formes. Ce sont des visions abstraites qui laissent autant de place à son ressenti à elle qu’à notre ressenti à nous, comme ce point rouge qui apparaît dans les bois. S’agit-il d’une planète immense, de blessures mal cicatrisées ? Plus tard, un trou noir vient-il suggérer ceux de la mémoire ? Ou de la justice ?

On parle dans Mailin. Parfois les images parlent, même quand elles ne semblent rien dire, comme sur les vieilles vidéos familiales remplies de parasites. Tout à coup l’image est figée et devient nette, comme un microscope sur un souvenir qu’on ne peut effacer : lorsque le prêtre donne un baiser. Il y a un chemin à tracer parmi les traumatismes, et dans les bois une lumière rouge se dissipe, laissant apparaître la jeune fille d’alors. La forêt est avalée par de mystérieuses volutes : dans ce documentaire d’une inventivité personnelle permanente, la cinéaste accorde une place centrale à l’inconscient et à son troublant dessin.

Mailin raconte une histoire à la fois très intime (celle d’un traumatisme secret) mais aussi collective (les images de manifestations féministes devant le tribunal). C’est un voyage dans le temps et un récit intergénérationnel. Il y a un écho entre les agressions. Comment s’en sortir ? « Ecouter sa propre voix intérieure c’est la première étape pour rompre la malédiction », dit la voix-off. Mailin, de la Terre au cosmos, donne beaucoup de place à ce monde intérieur. A l’extérieur, tout autour, le verdict d’un tribunal peut être désolant. Maria Silvia Esteve dépeint, entre grâce et fracas, la puissance de la résilience féminine face à la brutalité des hommes.

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par Nicolas Bardot

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