Critique : Eleonora Duse

A la fin de la première guerre mondiale, alors que l’Italie enterre son soldat inconnu, la grande Eleonora Duse arrive au terme d’une carrière légendaire. Mais malgré son âge et une santé fragile, celle que beaucoup considèrent comme la plus grande actrice de son époque, décide de remonter sur scène. Les récriminations de sa fille, la relation complexe avec le grand poète D’Annunzio, la montée du fascisme et l’arrivée au pouvoir de Mussolini, rien n’arrêtera Duse « la divine ».

Eleonora Dusa
Italie, 2025
De Pietro Marcello

Durée : 2h03

Sortie : 14/01/2026

Note :

SCÈNE D’AMOUR

« C’est la huitième merveille du monde nouveau ! » : voilà en quels termes admiratifs la comédienne de théâtre italienne Eleonora Duse est décrite dans le long métrage éponyme réalisé par Pietro Marcello. On parle souvent d’elle comme de La Divine, ce qui pour le public français évoque plutôt le souvenir de sa contemporaine Sarah Bernhardt. Eleonora Duse est en quelque sorte, pour faire un raccourci efficace, la Sarah Bernhardt transalpine. Une légende de la scène, dont Marcello raconte ici le crépuscule, entre ruine financière et toux récalcitrante.

Eleonora Duse se déroule au lendemain de la Grande Guerre, figurée en un mouvement de caméra par une maquette et des petits soldats de plomb. Plus tard, des théâtres de figurines apparaissent à l’écran ; dès le départ, une musique électro inattendue accompagne les images du passé : divers éléments aux artifices assumés qui essaient de sortir Eleonora Duse de la reconstitution scolaire. Cela distingue le film mais, à l’image de l’utilisation d’images d’archives, ce sont parfois de simples gommettes, plus que dans un long métrage tel que Martin Eden (également réalisé par Marcello) où leur utilisation revêtait quelque chose de plus politique.

Le cœur battant d’Eleonora Duse est avant tout son héroïne et celle qui l’interprète, Valeria Bruni-Tedeschi. Avec son visage unique, son jeu à fleur de peau et ses yeux bleus lumineux, Bruni-Tedeschi fait partie de ces actrices au sujet desquelles on peut dire qu’il se passe toujours quelque chose à l’écran quand elle y apparaît. Qui meilleure qu’elle pour jouer ce monstre sacré qu’est Eleonora Duse ? Par monstre, on ne désigne pas quoi que ce soit de péjoratif, plutôt une créature à la fois hors normes et extraordinaire. Sacré, cela va de soit : Duse est une divinité, sur scène comme à la ville. Il fallait une interprétation plus grande que nature pour un tel personnage, et c’est le tour-de-force accompli par l’actrice dont toutes les scènes sont intenses et fantasques à la fois.

Eleonora Duse, avec ses belles robes, son sens du drama, sa vie entière dédiée à l’art, sa sensibilité exacerbée de diva, rappelle les héroïnes de biopics camp de Pablo Larrain, dont le récent Maria où Angelina Jolie incarnait avec un talent fou (et camp) la Callas. Tartinée de crème devant son miroir, Duse évoque un instant l’héroïne borderline de Mommie Dearest ; plus tard, l’affrontement génial entre Sarah Bernhardt (Noémie Lvovsky extraordinaire en deux scènes dont une muette) et Duse a un air de chocs des Titans épuisés à la Baby Jane. « Moi j’ai besoin de feu » dit Eleonora – le camp de l’écriture des personnages et de leur interprétation offre une flamme à la fois pertinente et particulièrement appréciable.

Cette approche ne se fait pas au détriment du personnage. Pietro Marcello utilise souvent une caméra à l’épaule qui saisit le nerf de sa protagoniste. Il raconte son obsession théâtrale qui est à la fois « son poison et son remède », jusqu’à la compromission politique. Car le réel de l’entre-deux guerres continue de se dérouler, tandis que Duse se débat dans son monde de fiction. Le sentiment d’accumulation et la construction plus laborieuse de la dernière partie ne nous ont pas semblé être le point fort du film, mais celui-ci parvient à composer un portrait vibrant dont les parti-pris dangereux sont payants.

| Suivez Le Polyester sur BlueskyFacebook et Instagram ! |

par Nicolas Bardot

Partagez cet article