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Lorsque les troupes russes ont occupé la centrale nucléaire ukrainienne de Tchernobyl le 24 février 2022, dans les toutes premières heures de leur invasion totale de l’Ukraine, leurs activités ont été documentées par des caméras de vidéosurveillance.
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Special Operation
Ukraine, 2025
De Oleksiy Radynski
Durée : 1h05
Sortie : –
Note :
EN ATTENDANT
Pas besoin d’attendre un recul futur pour relayer comme il se doit la remarquable génération d’œuvres documentaires ukrainiennes née depuis le début de la guerre. Outre l’urgence de leur sujet, un grand nombre de ces films partage – et cela aussi est remarquable – une approche souvent radicalement originale de la mise en image du conflit, qui va régulièrement à l’encontre des conventions de ces reportages de guerre qui expliquent et contextualisent avant tout. Le vertigineux voyage dans le temps de Songs of Slow Burning Earth, le diaporama immersif d’In Ukraine et les captations radio d’Interceptés ne sont que quelques brillants exemples parmi ces films qui savent penser et filmer le hors-champ de la guerre. Special Operation, qui vient de faire sa première mondiale à la Berlinale dans la section Forum Expanded (section dédiée a des projets plus expérimentaux que la moyenne) vient rejoindre ce groupe.
La radicalité est ici poussée encore plus loin. Non seulement Special Operation est quasi intégralement dénué de dialogue et se déroule dans un lieu unique (la centrale nucléaire de Tchérnobyl, filmée sous tous les angles) mais l’entièreté de ses images sont issues des caméras de surveillance qui ont capté l’arrivée des soldats russes sur les lieux en 2022. Qu’étaient-ils venus faire spécifiquement ici ? Le cinéaste Oleksiy Radynski ne répond pas à notre place, opte pour l’absence totale de commentaire et nous laisse face à ses images mystérieuses.
Dans ce décor industriel abandonné, déjà post-apocalyptique en soi, ces soldats anonymes sont les seules présences vivantes à l’exception de quelques loups égarés dans la neige. Le vert de leurs uniformes est l’unique tache de couleur dans ce décor grisâtre. Filmés de loin ou scrutés par un zoom soudain, ils s’agitent avec plus ou moins de méthode dans un but inconnu. L’absence de sens évident à leurs déplacements ou actions frise parfois l’absurdité (qu’est-ce qu’ils mijotent avec tous ces pains ?) mais leur manière de tourner en rond comme des personnages de jeu vidéo attendant d’être activés et recevoir des ordres d’un joueur (ou attendant Godot ?) évoque un vertige plus grand encore.
Special Operation ne sacrifie pas la gravité se son sujet au bénéfice d’un dispositif arty : les messages radios alarmés, reçus à intervalles réguliers viennent rappeler l’horrible réalité du conflit qui se déroule loin de la portée de ces caméras de surveillance. Ces dernières appartiennent au langage cinématographique de la paranoïa, et certains plans du film semblent directement sortir d’un film de science fiction ou d’un found footage mais Radynski a le bon goût de ne pas perdre la réalité de vue. L’absence intransigeante d’explication réserve Special Operation à un public averti dont la patience sera néanmoins récompensée par une immersion glaçante riche de niveaux de lecture.
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par Gregory Coutaut