En compétition nationale cette semaine au Festival de Clermont-Ferrand, Sulaimani est réalisé par l’Indienne Vinnie Ann Bose. Ce film tendre et chaleureux raconte la rencontre de deux femmes originaires de la même région en Inde. Dans un restaurant indien à Paris, autour de plats appétissants, les souvenirs refont surface. Pour mêler passé et présent, Vinnie Ann Bose use ingénieusement de deux techniques d’animation (stop-motion et 2D). Le résultat est œuvre rayonnante qui traite avec finesse du déracinement. Vinnie Ann Bose est notre invitée.
Quel a été le point de départ de Sulaimani ?
En guise d’introduction : je suis indienne, et je viens d’une région qui s’appelle Kerala, dans le sud de l’Inde. Je suis arrivée en France en 2016 pour suivre une formation de réalisation du cinéma d’animation (2 ans, en masters) à l’école de La Poudrière, Valence. J’ai commencé à écrire ce film en 2018, donc deux ans après mon arrivée en France. C’était une période où j’avais un peu le mal du pays, mais je commençais aussi à me sentir un peu chez moi ici en France. Je me posais des questions sur mon identité, mon rapport à chez moi au Kerala et le nouveau chez moi en France. Sulaimani est née de toute cette réflexion.

Dans ce récit, quelle importance revêtent à vos yeux la cuisine et le décor du restaurant ?
Dans ma culture, la nourriture prend une place très importante. Dans ce récit, je voulais traiter de la nourriture de ce restaurant comme une Madeleine de Proust. Dans le décor du restaurant, les odeurs, les saveurs, la musique, la langue, tout fait voyager les deux personnages entre le souvenir et la réalité. Chez Alia, le restaurant l’attire et la repousse à la fois ; elle ne veut pas se confronter à son passé, mais en même temps, ça lui manque tellement.

Pouvez-vous nous parler de votre choix d’utiliser des techniques d’animation différentes selon les segments du film ?
Pour raconter cette histoire, j’ai voulu utiliser deux techniques d’animation : le stop-motion en volume pour la partie dans le présent, et l’animation 2D peinte avec de l’encre sur papier pour les souvenirs. J’ai choisi le stop-motion pour le présent parce que cette technique amène un côté concret et tangible. Les textures, la perspective, les lumières, même si c’est tout en miniature, ça donne la possibilité de paraître un peu plus « réelle », et tout en créant un bon contraste avec les souvenirs. Tout l’univers dans le présent, le métro, le restaurant et tous les personnages ont été créés en miniature à l’échelle 1:6. Pour les souvenirs, je voulais mettre l’accent sur comment nos souvenirs ne sont pas très figés, c’est évasif, et des fois flous. Je trouve que la peinture à la main, avec de l’encre sur papier, aide à créer la vibration et les imperfections voulues, pour évoquer la sensation des souvenirs.

Votre utilisation de couleurs chaleureuses est remarquable et expressive – comment avez-vous abordé cet aspect de Sulaimani ?
Pour les scènes des souvenirs, avec Matthieu Gérard-Tulane qui a fait le colour-board de ces séquences, nous avons choisi d’aller vers des couleurs vives et marquantes. L’intention derrière était : nos souvenirs sont souvent très teintés par les émotions vécues dans la mémoire, c’était donc plus pertinent d’utiliser des couleurs très exagérées et pas réalistes, en fonction de l’émotion vécue par le personnage.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
J’aime beaucoup le travail de Isao Takahata. Ses histoires sont fortes, profondes, et poétiques. Je trouve aussi que les images de ses films sont puissantes, marquantes, et accompagnent parfaitement bien l’histoire.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 22 janvier 2026. Un grand merci à Catherine Giraud. Crédit portrait : Matthieu-Gérard Tulane.
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