César 2026 | Entretien avec Paul Kermarec

Présélectionné dans la catégorie meilleur court métrage documentaire pour les César 2026, Ni Dieu ni père est un film singulier réalisé par le Français Paul Kermarec. Conçue entièrement à partir d’enregistrements d’écran d’ordinateur, cette œuvre ambitieuse raconte le lien qu’entretient un jeune homme à son père absent, par le biais d’Internet. Ni Dieu ni père trouve un émouvant équilibre entre desktop movie vertigineux et journal intime doux-amer. Paul Kermarec est notre invité.


Comment est née l’idée de réaliser votre film via des enregistrements d’écran d’ordinateur ?

A la base, ce film c’est mon projet de mémoire aux Beaux Arts de Cergy, à partir d’une histoire et de questionnements très personnels. J’ai toujours voulu faire des films, mais c’est impressionnant quand on regarde de loin. Travailler en enregistrement d’écran m’a permis de trouver une forme plus accessible pour raconter cette histoire. Au delà de ça, la forme s’est aussi imposée comme une évidence, le film parle d’un rapport intime à internet, l’écran devient à la fois un lieu mental et narratif.

C’est aussi un dispositif simple, frontal, qui renvoie à la solitude du personnage. Je voulais éviter toute mise en scène spectaculaire de la technologie et montrer Internet tel qu’il est réellement vécu : dans sa platitude, sa répétition, son caractère parfois absurde ou dérisoire.



Comment avez-vous travaillé l’écriture de la voix-off ? Que souhaitiez-vous qu’elle véhicule, ou au contraire que souhaitiez-vous laisser dire par les images ?

La voix-off a été écrite dans un rapport étroit aux images, mais aussi en résistance à elles. Je ne voulais pas qu’elle explique ce que l’on voit, mais plutôt qu’elle introduise un décalage. Je voulais une voix simple, sans lyrisme excessif, proche de la manière dont on se parle à soi-même. Elle porte quelque chose de très intime, tandis que les images, issues d’Internet, donc nécessairement collectives, renvoient à quelque chose de complètement impersonnel. Ce frottement est essentiel : l’individu face au flux.



Le rapport des jeunes hommes à un père absent est un archétype très présent au cinéma, souvent réduit à des clichés. Quelles questions se sont posées pour parvenir à lui redonner un air contemporain ?

Au-delà de la question d’Internet, le film interroge aussi la masculinité : ce que signifie grandir, devenir un homme, et ce que recouvre l’idée même de figure paternelle. Je me sers de clichés parfois très balourds, largement diffusés par la culture populaire. Le film ne cherche pas tant à les déconstruire qu’à les exposer, à les faire apparaître pour ce qu’ils sont : des modèles simplifiés et souvent pauvres.

Ce qui m’intéressait, c’était de montrer que la figure du père est largement duplicable. Les réponses données par ChatGPT ne sont, au fond, pas très différentes de celles que l’on trouvait déjà dans des tutoriels YouTube il y a quinze ans. Ce sont les mêmes discours qui circulent, simplement déplacés d’une interface à une autre.



Comment avez-vous trouvé le juste équilibre entre l’intimité des sentiments évoqués et l’artificialité de l’IA utilisée ?

L’équilibre s’est construit dans une forme de retenue. Je voulais à tout prix éviter le pathos et ne pas fabriquer artificiellement une relation affective avec l’IA. Le personnage sait que ce qu’il vit est en partie faux, ou en tout cas artificiel, mais cela lui suffit pour le moment. Il est pleinement conscient qu’il s’adresse à une intelligence artificielle, et que les réponses qu’il reçoit sont génériques. Ce qui m’intéressait, c’était cette friction entre un questionnement intime et des réponses universelles.

C’est dans cet écart que le film trouve son équilibre. L’intimité ne vient pas d’une illusion de proximité, mais de l’acceptation provisoire de cette situation : poser des questions très personnelles à un système impersonnel, en sachant ses limites, mais en y trouvant malgré tout quelque chose d’opérant.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Pour ce film, le travail de Gabrielle Stemmer a été une source d’inspiration importante. Clean With Me est le premier desktop movie que j’ai vu , il m’a ouvert un champ de possibles, à la fois formel et narratif. Le film m’a montré qu’il était possible de travailler à partir de l’écran comme d’un véritable espace de cinéma. De manière plus globale, j’aime beaucoup le travail de Virgil Vernier. Il y a chez lui un rapport très direct au réel, une manière de brouiller les frontières entre documentaire et fiction, et une grande douceur dans ses images, je trouve.



Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 8 janvier 2026. Un grand merci à Nelson Ghrenassia et Stéphane Marchal.

| Suivez Le Polyester sur BlueskyFacebook et Instagram ! |

Partagez cet article