Entretien avec Mascha Schilinski

Lauréate du prix du jury au dernier Festival de Cannes, la cinéaste allemande Mascha Schilinski est assurément l’une des révélations de l’année avec Les Échos du passé, qui sort ce mercredi 7 janvier. L’histoire : Quatre femmes à quatre époques différentes vivent dans la même ferme. Gothique n’est pas un adjectif qu’on a souvent l’occasion de coller au cinéma allemand contemporain mais c’est sans doute celui qui colle le mieux aux Échos du passé, dont les scènes les plus stupéfiantes méritent de conserver toute leur surprise mais sont portées par des pulsions de mort dont le jaillissement et l’ampleur laissent coi. Mascha Schilinski est notre invitée.


Je voudrais commencer par vous interroger sur le titre original allemand du film (In die Sonne schauen, qu’on pourrait traduire par Regarder le soleil en face) qui est très différent du titre international sous lequel il a été montré à Cannes (Sound of Falling) et du titre pour la sortie française (Les Échos du passé). Qu’est-ce qui vous a amenée à choisir ce premier titre inattendu ?

Durant les trois ans et demi ou quatre ans pendant lesquels nous avons écrit le scénario, nous avions un titre de travail qui était The Doctor Says I’m Alright But I’m Feeling Blue. Thierry Frémaux aimait beaucoup ce titre et il était déçu qu’on le change, mais en faisant cela nous pensions avant tout aux distributeurs, nous craignions qu’ils le trouvent trop long pour que qui que ce soit puisse le retenir. Nous nous sommes donc réunis pour brainstormer et nous nous sommes mis d’accord sur Sound of Falling. C’est un titre qui m’a semblé intéressant car il couvre plusieurs aspects à la fois. Les choses qui tombent ne font pas forcément toutes du bruit, alors quel son peut-on bien avoir l’impression de percevoir néanmoins lorsque l’on voit quelque chose tomber, ou bien lorsque l’on tombe soi-même puisque dans le film ce sont les femmes qui tombent?

C’est donc le titre anglophone que nous avons trouvé en premier. Par la suite, il a fallu penser au marché allemand et malheureusement il n’existe pas de traduction pleinement satisfaisante de Sound of Falling. Il y a eu une nouvelle période de réflexion. J’ai repensé à la toute première image qui me venait à l’esprit quand je pensais au film : la pulsation orangée qui a lieu lorsque l’on ferme les paupières et que l’on regarde droit vers le soleil. On dit toujours que le soleil et la mort sont les deux choses qu’il est impossible de regarder en face sans ressentir de douleur ou sans devenir aveugle.



Ce décor unique qui traverse les époques est l’élément central du scénario. Comment avez-vous appréhendé les différentes étapes du travail sur le décor et la direction artistique ?

Nous avons eu un privilège énorme : l’endroit où nous avons écrit le scénario est également le lieu ou nous avons tourné. Cela nous a permis d’anticiper très précisément les déplacements entre les différentes pièces et la manière dont celles-ci pouvaient communiquer. C’était un gigantesque avantage mais c’était également une source de pression car nous n’avions aucune alternative. De plus préparer un lieu unique de telle sorte qu’il puisse traduire quatre décennies différentes à la fois était un énorme défi pour la décoratrice Cosima Vellenzer, qui a fait un travail formidable. C’est elle qui transformait cet espace nuit après nuit car les journées étaient trop occupées. Ne pouvant facilement changer de décennies, nous devions respecter la chronologie à tout prix.

Qu’est-ce qui vous a amenée à choisir une structure narrative qui jongle librement avec la chronologie ?

Nous nous sommes posé beaucoup de questions sur les mécanismes du souvenir, et plus particulièrement sur la manière dont l’imagination se superpose parfois à la mémoire pour créer des images mentales. Dans ce film, les images qu’on voit sont finalement peut-être moins importantes que les images qu’on ne voit pas, car il y a des souvenirs qui se dérobent à nous. Penser à un être cher que l’on a très bien connu et qui est décédé il y a longtemps, et avoir du mal à se rappeler avec exactitude des traits de son visage, c’est un phénomène dont tout le monde a déjà pu faire l’expérience. Ce sont les recherches sur ce sujet là qui nous ont fait comprendre que l’on ne pouvait raconter cette histoire que de cette manière là, radicalement subjective, en épousant le point de vue de chacune des protagonistes. Le résultat ressemble à ce que cela donnerait si tout le monde se mettait à rêver collectivement en même temps.



Le rythme est un élément clé de cette dimension onirique que vous évoquez. Le montage a-t-il été une étape décisive pour trouver le rythme idéal du film ?

Tout était très précisément écrit dans le scénario mais au moment du montage, nous avons dû tout réexaminer en détails afin de vérifier combien de temps on pouvait passer dans une époque avant de passer à une autre, et combien de temps ont besoin les spectatrices et spectateurs pour ces transitions. Il s’agissait donc d’orchestrer ces transitions. Nous nous sommes beaucoup interrogés sur les répétitions : une répétition est-elle plus efficace si elle est faite immédiatement ou bien si elle a lieu une demi-heure plus tard ? Dans quelle mesure fallait-il contraindre les spectateurs à réinterroger le passé de la même manière que les protagonistes sont contraintes de se repencher sur leur passé ?

Quelles questions se sont posées au moment de doser la voix off, qui est de plus en plus présente au fil du film ?

C’était déjà dosé précisément dès le scénario. Je tenais à cette voix off car c’est un outil qui permet de raconter différemment les images, de créer des contrastes et donc de traduire l’idée que le souvenir n’est pas toujours fiable, qui est l’un des principaux fils rouges du film. C’était aussi une manière d’inviter le public à se demander si les choses se sont réellement déroulées de la manière dont les personnages se souviennent. C’est aussi une fascination toute personnelle de ma part pour les voix off et qui remonte à mes études de cinéma, au moment où j’ai découvert Ascenseur pour l’échafaud. Il se trouve que sans le savoir, j’ai vu le film avec une voix off qui n’était prévue que pour les mal-voyants, j’ai trouvé ça absolument fantastique, je me suis dit « Voilà comment tout le monde devrait faire des films ! » (rires)



A propos de subjectivité, j’ai été très marqué par une réplique du film : « On dit souvent que ce sont nos actes qui nous définissent mais je crois qu’on est plutôt défini par ce qu’on pense ». Pouvez-vous m’en dire plus sur cette idée ?

Oui on dit toujours qu’on est ce qu’on fait, moi je crois plutôt que l’on existe surtout là où on se trouve en pensée, cela nous définit bien davantage que nos actions. Ce que nous pensons, imaginons, nos mondes parallèles, voilà une définition bien plus large que nos simples actions, qui sont parfois très limitées. Dans le cas du personnage d’Angelika, son imagination autour de la mort est peut-être l’unique moyen pour elle de se libérer, elle n’a pas d’autre issue qu’un imaginaire dans lequel elle se voit elle-même morte.

Vous évoquez l’importance de la mort dans le film, est-ce que cela vous convient si on qualifie justement Les Échos du passé de gothique ?

La relation que nous avons à la mort a énormément changé au cours du siècle. Dans les années 1910, la mort était par exemple quelque chose de très normal et banal, on mourait à la maison, la mortalité infantile était bien plus élevée qu’aujourd’hui. Il y avait à l’époque une culture du souvenir des morts très différente d’aujourd’hui. Tout le monde n’avait pas les moyens d’engager un photographe, surtout à la campagne, prendre une dernière photo du défunt était souvent l’unique occasion de le faire. Pour cette photo, on recourait alors à toute une mise en scène : on montrait le défunt soit endormi, soit ayant l’air encore vivant, ce qui nous en dit long à nouveau sur le manque de fiabilité du souvenir. Aujourd’hui la mort est complètement externalisée, plus personne ne meurt à la maison, on meurt à l’hôpital ou dans un Ehpad. Notre rapport la mort a complètement changé et dans ce film, j’ai souhaité qu’on regarde la mort à travers les protagonistes de ces différentes époques.



Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 08 octobre 2025. Un grand merci à Monica Donati.

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