Dévoilé en première mondiale à la compétition Big Screen du Festival de Rotterdam, Home est le premier long métrage en tant que réalisatrice de l’actrice danoise Marijana Janković. Ce film raconte l’histoire d’une famille qui, à l’aube de la guerre de Yougoslavie, décide de quitter le pays mais se retrouve déchirée. Marijana Janković signe un drame amer et nuancé sur des personnages portés par l’espoir d’une vie meilleure, et sur les conséquences de la guerre même quand celle-ci est absente de l’écran. La réalisatrice est notre invitée.
Pour décrire Home, vous avez commenté que l’histoire était « comme un conte de fées raconté à travers un cri ». Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ?
Lorsque je décris Home comme « un conte de fées raconté à travers un cri », je parle d’une histoire sur une famille déchirée tandis qu’un pays lui-même se brise. Ils partent en croyant en un pays imaginaire, un lieu de sécurité et d’opportunités, presque un conte de fées. Mais le rêve se fissure à l’arrivée, et ce qui était censé les sauver commence à leur coûter la vie et la famille telle qu’ils la connaissaient. Au centre se trouve une enfant qui doit laisser ses frères derrière elle, emportée dans une nouvelle vie au Danemark avec ses parents, forcée de rêver à nouveau dans une langue différente. Le film porte le prix de ce choix : comment une famille peut être séparée pour survivre, et comment même lorsqu’ils ne sont plus physiquement séparés, ils ne retrouveront peut-être jamais pleinement l’unité. Le cri dans le film est la conséquence de cette décision, l’écho de la séparation, de la perte et de la recherche incessante d’un foyer laissé derrière soi et d’un autre qui n’est jamais pleinement arrivé.

Comment avez-vous évolué entre vos souvenirs personnels et la fiction pour écrire ce scénario ?
J’ai abordé le scénario en laissant mes souvenirs personnels devenir une vérité émotionnelle plutôt que des événements littéraux. Le film n’est pas une reconstitution de ma vie, mais une transformation de celle-ci. La mémoire a fourni l’atmosphère, les sentiments de rupture, de nostalgie et de silence, tandis que la fiction m’a donné la liberté de façonner ces sentiments en une histoire qui pouvait se suffire à elle-même. En oscillant entre mémoire et imagination, j’ai pu prendre du recul par rapport au personnel et trouver quelque chose de plus universel. La fiction créait de la distance, tandis que la mémoire gardait le film sincère. Dans cet espace entre les deux, l’histoire a trouvé sa voix.

Comment en êtes-vous venue à la décision de ne pas montrer la guerre à l’écran ?
Je ne voulais pas faire un film sur les réfugiés ou la brutalité de la guerre, mais sur les immigrés et leurs rêves d’une vie meilleure. La guerre n’est jamais montrée à l’écran car ce n’est pas l’histoire principale -c’est une force invisible en arrière-plan qui façonne les choix et les désirs des familles. Le film se concentre sur l’espoir, sur la décision difficile de tout quitter, et sur le prix à payer pour chercher un nouveau foyer. En laissant la guerre hors champ, je voulais créer un espace pour les rêves et les dilemmes humains sans que la guerre devienne le thème central et écrasant.

Il y a une chaleur particulière dans votre façon de décrire le paysage rural en Yougoslavie. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre approche formelle dans Home ?
La chaleur du paysage de la Yougoslavie dans Home est plus qu’un simple cadre, c’est une mémoire vivante, presque un personnage à part entière. Visuellement, je voulais capturer la chaleur, la beauté et la nature douce-amère d’un lieu qui renferme à la fois l’appartenance et la perte. Les couleurs, la lumière, les textures évoquent une profonde nostalgie, un lien avec un monde qui s’évanouit. Mon approche a été de filmer avec intimité et tendresse, permettant au paysage de respirer et de parler doucement. Cela reflète la perspective de l’enfant, pleine d’émerveillement mais assombrie par la conscience que ce monde est fragile. Les scènes rurales portent le poids de l’histoire et des liens familiaux, créant un contraste avec la froideur et l’étrangeté de la nouvelle terre, le Danemark, où une grande partie de l’histoire se déroule dans des espaces clos et confinés au sein d’une ville froide et bétonnée. L’environnement urbain semble restrictif, presque comme une prison, soulignant l’enfermement émotionnel et physique que la famille ressent après avoir quitté sa patrie.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Ma plus grande inspiration pour ce projet vient de la réalisatrice et actrice Nadine Labaki. J’ai été profondément impressionné par son film Capharnaüm qui, comme Home, se concentre sur le point de vue d’un enfant et aborde les dures réalités de manière sincère et compatissante. Sa capacité à raconter une histoire aussi puissante à travers les yeux d’un enfant m’a profondément touchée. En tant qu’actrice qui s’est tournée vers la réalisation, j’ai trouvé dans son travail un modèle pour apporter authenticité et profondeur émotionnelle à un film. Nadine Labaki m’a inspirée à explorer des récits à la fois personnels et universels, et à créer un film qui donne une voix à ceux qui sont souvent négligés, en particulier aux enfants naviguant dans des mondes complexes.
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 27 janvier 2026. Un grand merci à Eugénie Malinjod.
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