Festival de Clermont-Ferrand | Entretien avec Frank Ternier

En lice cette semaine au Festival de Clermont-Ferrand, L’Étrange humeur adolescente est un court métrage d’animation réalisé par le Français Frank Ternier. Ce film à la fois sombre et coloré raconte l’histoire d’Anton, 15 ans, spectateur d’un monde qui se délite. Puissamment atmosphérique, L’Étrange humeur adolescente est une traversée sensorielle et surprenante, mélancolique et singulière, qui se distingue par cette poésie étrange propre à l’adolescence. Frank Ternier nous en dit davantage sur son film.


Comment vous est venu ce beau titre, L’Étrange humeur adolescente ?

Ce titre n’est pas arrivé tout de suite. Au départ, le projet portait simplement le nom d’Anton, celui du personnage principal. En fait j’ai besoin d’un titre pour avancer, pour donner une forme au projet, c’est comme un point de départ. En écrivant, ce sont les paradoxes de l’adolescence qui m’ont peu à peu troublé : cette coexistence de forces contraires, d’élans et de replis. J’écris souvent de manière automatique, en laissant la main suivre une pensée puis une autre, puis je reviens sur le texte pour en dégager une structure ou parfois pour y trouver plus précisément mes intentions. Dans l’un de ces moments d’écriture, une phrase est apparue : « drôle d’humeur adolescente ». Cette phrase m’a conduit au titre L’Étrange humeur adolescente, un titre qui portait quelque chose de fragile, de flottant, de mystérieux. C’était raccord avec mon idée d’un film sensoriel, une poésie qui correspondait exactement à ce que je voulais raconter.



Comment avez-vous abordé en particulier le travail sur les décors dont la présence est très puissante dans votre court ?

Pour ce film, ma première envie a été de le situer en Crète. La famille de mon amie Paula possède une maison à Pombia, dans le sud de l’île. Nous y allons régulièrement avec Paula et nos enfants. J’aime beaucoup cette île, et tout particulièrement le sud, plus agricole, plus rugueux aussi. On y trouve des villages très différents, des paysages à la fois sauvages et marqués par le travail de la terre… C’est parfois un peu bordélique : oliviers, terre rouge, roches, réverbères en bois, murs écaillés, peintures sur les vitrines de magasins parfois sans vie… C’est cette atmosphère qui m’a attiré : un lieu à la fois beau, fragile et abîmé.

C’est comme un décor de western moderne : un territoire ouvert, brut, où les maisons sont parfois inachevées, où la mer, la montagne et les cultures coexistent. Il y a quelque chose de très cinématographique dans cette tension entre les éléments. La plaine de la Messara est vraiment inspirante. Les décors s’en sont nourris : j’ai fait un voyage spécifiquement là-bas pour prendre des photos (notamment dans des lieux que je connaissais pas, l’envie de me faire surprendre par l’île) et des sons, afin d’imprégner le film de ces paysages, sans pour autant vouloir y installer directement le récit. Les décors se sont imposés comme des espaces de projection pour mes personnages : les terrains de sport en friche, le petit théâtre extérieur de Petrokefali, ces lieux un peu abandonnés ou suspendus dans le temps. Ils portent une présence forte, presque silencieuse, et participent pleinement à la dimension sensorielle du film.



Pouvez-vous nous parler du rôle que vous avez souhaité donner à la musique originale ?

Au départ, je voyais ce film comme un film très rock, voire punk rock. La musique occupe souvent une place importante dans mes créations. Je travaille très régulièrement avec ZED (Frédéric Duzan), qui a été à la tête d’un groupe ayant marqué ma jeunesse, les Spicy Box. C’était une énergie pure sur scène, sans concessions, avec une fusion puissante entre le son et les textes. Un groupe bruyant, mais qui racontait malgré tout des récits, une musique de combat. C’était donc un film dans lequel nous pouvions, avec ZED, nous amuser avec le son et la musique – ce que nous avions déjà fait dans Riot. Dans un premier temps, je pensais à des pistes rock – je pensais notamment à des morceaux à la Grinderman ou bien aux IDLES. Les jeunes qui ont participé au tournage ont d’ailleurs apporté leur propre musique, les Ramones notamment. J’avais le sentiment que c’était la bonne voie : un son brut, incisif, presque révolutionnaire.

Mais peu à peu, après le tournage – le film utilisant la rotoscopie – en regardant les rushs et en dessinant les corps en mouvement, j’ai perçu davantage de douceur, une énergie vive et douce parfois maladroite. Une forme de naïveté apparaissait, déjà présente dans le scénario. Nous avons alors réfléchi à la manière dont la musique pouvait évoluer. La musique a alors évolué avec le film. Elle accompagne les différentes étapes du récit : une ouverture plus cinématographique, presque enveloppante, pour suivre Anton et Kata, puis un moment plus punk rock sur le toit, plus frontal, plus instinctif. Le dernier morceau a été le plus délicat à trouver et à concevoir. Il ne s’agissait plus de puissance ou de rage, mais d’une musique porteuse, lumineuse, capable d’emporter les personnages et le spectateur dans une énergie collective, à la fois belle et naïve. La musique devient alors un lien entre eux, avec l’espoir que le public soit aussi embarqué par cette ascension comme un élan vital, qui accompagne le trio et donne au film sa respiration et son cri final.



A un moment de votre film, l’un de vos protagonistes commente : « C’est beau et inquiétant à la fois ». Est-ce que ce mélange constituait une sorte de ligne directrice pour votre film ?

Oui, clairement. Cette phrase constitue presque une ligne directrice du film. Elle fait directement écho à mon adolescence, une période très riche en rencontres, en illusions et en désillusions. J’étais un adolescent observateur – je le suis toujours – quelqu’un qui se posait beaucoup de questions, mais qui avait souvent peur de parler. J’étais attentif aux détails, aux ambiances, à ce qui se joue parfois en silence. Le film fait aussi référence à une observation très concrète faite en Crète. C’est une île pleine de vie, et pourtant, on y remarque l’absence presque totale d’oiseaux. Peut-être à cause du trop grand nombre de chats. On y a aussi vu le déclin très visible des abeilles. Cette disparition m’a marqué moi et ma famille et elle traverse le film avec Anton. Il ramasse cette première abeille, puis il y a ce tableau d’abeilles dans sa chambre, en noir et blanc, qui soudain prend vie, vrombit. C’est à la fois beau, chaotique et presque terrifiant. Cette idée vient directement de mon adolescence, de mes dessins qui me racontaient – qui étaient tortueux – lumineux et sombres.

Anton observe la nature comme je l’observais moi-même : il se laisse bercer par ses odeurs, ses sons, ses paysages, ses textures. Les décors deviennent des espaces sensibles, hypnotiques et parfois sonores et musicaux. Et pourtant, quelque chose se dégrade. Quelque chose abîme les corps (de nos pères), la nature, les équilibres. C’est une présence diffuse, à la fois visible et invisible, qui inquiète sans jamais se nommer. Comment la nommer ? J’ai toujours été attiré par la beauté de ce qui nous entoure, mais aussi par ce qu’elle peut contenir d’inquiétant. Les formes tortueuses, parfois sombres, parfois lumineuses, m’ont toujours fasciné. J’aime l’idée que les choses ne soient pas simples à déchiffrer, qu’elles portent en elles plusieurs sentiments à la fois. Beau et inquiétant, comme beau et triste, comme rugueux et fragile en même temps. Cette coexistence des contraires traverse tout le film. Elle reflète à la fois l’état intérieur des personnages et celui de l’adolescence elle-même : un moment suspendu, intense, où tout semble à la fois attirant et fragile, lumineux et menaçant.



Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?

Kim Ki-duk est l’un des cinéastes qui m’a profondément marqué – il travaille beaucoup sur l’observation et il sait montrer la beauté et la fragilité des êtres / des situations, tout en laissant percevoir une part d’inquiétude, d’étrangeté également. Il y a chez lui un sorte de cinéma du chaos – sensible et terrifiant à la fois… J’aime cette superposition dans certains de ces films. J’aime l’idée de superposition d’état. J’ai aussi été très marqué par sa manière d’intégrer la nature et les paysages comme des entités vivantes : tantôt douces, tantôt menaçantes ou dérangeantes. La nature n’est jamais un simple décor, elle participe pleinement au récit. Dans L’Étrange humeur adolescente ou comme dans Muted, la nature n’est jamais neutre ; elle reflète des états, des tensions, des fragilités… Kim Ki-duk m’a peut-être influencé dans cet aspect de mon travail… Il montre des histoires simples mais profondes, où les émotions ne sont jamais complètement expliquées mais bien ressenties. C’est exactement ce que j’essaie de faire avec L’Étrange humeur adolescente : donner au spectateur la possibilité d’observer, de ressentir, sans tout verbaliser. Sinon Black Dog de Guan Hu m’a vraiment marqué l’année dernière !



Entretien réalisé le 1er février 2026 par Nicolas Bardot. Merci à Roxana Protopopoff.

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