Des retrouvailles et une promenade ont lieu dans une forêt qui va peut-être disparaître. Prix Jean Vigo du court métrage, présélectionné pour le César du court métrage de fiction, Bel Companho plonge ses protagonistes dans la lumière magique de la forêt. La banalité et son mystère : voici l’intrigante balance du film de David Ingels, qui laisse derrière les mots une précieuse place à la contemplation. Le soleil décline, le ciel est rose, la lumière est cuivrée, et il ne reste plus que la nature qui trace ses belles lignes à l’écran. Le cinéaste est notre invité.
Quel a été le point de départ de Bel Companho ?
Bel Companho commence avec la musique qui parcourt le film (Reis Glorios, Guiraut de Bornelh), une chanson médiévale du XIIème siècle, que j’avais déjà utilisée dans mon précédent court métrage (Et quand l’aube viendra, présenté au Festival Côté Court 2024) mais avec une interprétation différente. Je voulais approfondir mon travail avec une sorte de suite, en continuant d’explorer le rapport à la forêt que peuvent entretenir les promeneurs confrontés au dépérissement des bois, et ce que la disparition d’un lieu aimé (comme un refuge, un lieu plein d’une joie simple) leur fait. Je savais en écrivant le film que la forêt de mon enfance était menacée, et peu avant que l’on tourne, une grande partie a été coupée, car les arbres pourrissent sur place. Il y avait donc une urgence. La musique représente pour moi l’expression de cette mélancolie, qui est comme amoureuse : comment l’existence et la mémoire des lieux sont confrontées au sentiment et au choc de la disparition, et donc, comment la vie va revenir.

Comment avez vous abordé le travail visuel sur ce film, et plus particulièrement votre utilisation de la lumière qui est très expressive ?
Je fais moi-même l’image des mes films, et j’entretiens un rapport très fort à l’image, c’est quelque chose qui est physique et sensuel ; comment la mise en scène et le travail du cadre vont amener les plans à raconter la dramaturgie peut-être plus que le scénario. Je voulais raconter la sensation du promeneur de la forêt, et tous les sentiments que l’on peut y projeter, tout ce qui peut habiter ces lieux. Concrètement, j’ai passé beaucoup de temps dans la forêt avant le tournage, et pendant l’écriture, pour choisir les lieux, observer les lumières que je trouve belles, choisir les axes caméra et où placer l’action des personnages. Cela m’a permis de tourner le film sur un temps très court, d’à peine trois jours.
Pour la lumière, j’aime être face à elle, souvent. Elle détoure les silhouettes, permet quelque chose d’assez pictural. Et en même temps cela a un sens, je crois. Le film est un chemin pour faire face au soleil. Je m’oriente avec le soleil, et donc cela fait partie de la mise en scène, de la narration. Je crois beaucoup au fait que la lumière porte la facture, la matérialité du plan, du temps et aussi qu’il faut faire confiance à ce que l’on connait. Nous tournions toujours l’après-midi, et si pour tel lieu, la lumière vient de l’est ou au contraire vient de l’ouest, cela change tout.
Lorsque l’on tourne dehors, on est confrontés à des problématiques météo. Tourner est un mélange assez gracieux entre des choix et le hasard, la contingence de ce qui arrive. Je n’avais pas imaginé de moments nuageux au scénario, et lorsqu’on a su qu’il allait pleuvoir et faire gris notre premier jour de tournage, il m’a semblé que la découverte de la coupe serait la scène adaptée. Finalement c’est bien la météo qui permet telle ou telle expressivité narrative.

La nature occupe effectivement une place importante dans la narration de Bel Companho, pouvez vous nous parler de cet élément en particulier ?
J’aime beaucoup marcher et me promener, regarder autour de moi, à la campagne. Je trouve beaucoup de joie à observer avec curiosité les oiseaux, ou lorsque je tombe sur un autre animal sauvage. Ça, plus les couleurs, les lumières, la façon dont le paysage se dessine, à la fois au loin, dans sa grandeur, et à la fois petitement, à l’échelle d’un simple chemin… en fait je crois que cette bonhomie qu’il y a à remarquer la beauté du monde (et donc du regard) est quelque chose qui sauve. C’est le signe que la vie doit être regardée pour être préservée, là où on vit dans une société toujours haletante et angoissée.
J’essaye donc de restituer et de partager quelque chose de cette émotion dans mes films, et dans Bel Companho c’est cet aller-retour constant entres les personnages et ce qu’ils voient qui fait avancer la narration. Chaque personnage a son rapport à ce qui l’entoure, et en le faisant ressentir au spectateur au fur et à mesure du film (je l’espère en tout cas !) cela crée des connexions, des contrastes, cela permet de faire entrer le troisième personnage (Simon) presque comme un esprit de la forêt, il vient et amène le soleil. Et en même temps ce n’est qu’un promeneur…

Pouvez vous nous parler de votre écriture et plus particulièrement votre travail sur les dialogues qui apporte une tonalité singulière au film ?
Pendant l’écriture je pense déjà aux interprètes. Pour les non-comédiens, je m’inspire de ce qu’ils diraient dans la vraie vie, car ce sont des gens que je connais et que j’apprécie. J’aime leur façon d’être au monde, singulière, à eux, cela me touche. J’essaye donc de préparer des conditions propices à révéler cela, avec des dialogues assez précis. Pour le travail avec Edouard Sulpice qui est acteur, c’est un mélange de projection très fictionnelle, et d’un genre de dialogue qui pour moi amène à ressentir de la tendresse. Cette tendresse c’est celle des choses anodines en apparence, c’est comment convoquer par le trivial ce qui se joue entre les êtres, plus profondément. C’est aussi une attention aux accents, à ce qui fait qu’une personne est d’un pays, d’un lieu, à ce qui rend les gens uniques. Je suis à la recherche du bon équilibre entre les dialogues qui font avancer la fiction, et ceux, plus simples en apparence, mais qui racontent quelque chose d’aussi important, qui ont la modestie et la poésie du réel.

Qui sont vos cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Lorsque j’étais plus jeune, Andreï Tarkovski a été important pour moi, sur le spirituel entre les hommes et la nature, l’onirisme du montage, la question du cadrage, les réflexions autour des responsabilités de l’artiste. Aujourd’hui je ne comprends plus vraiment pourquoi son découpage est si compliqué et pourquoi ses films ne sont pas plus simples et directs. Pour moi, Kiarostami fait en quelque sorte le cinéma idéal, de la poésie, du paysage, des choses simples… Je suis sinon très attaché aux films de Franco Piavoli, car en filmant la vie du minuscule au très grand, de la jeunesse au grand âge, en restant dans son village, il révèle une joie populaire, de pays, qui traverse le temps. (Voci nel tempo, Il Pianeta azzurro). Plus récemment, le montage des films de Guy Gilles m’impressionne beaucoup et m’inspire. Shuji Terayama est le plus grand conteur de rêve (Le Labyrinthe d’herbes), les films d’Eugène Green sont ceux de la présence…
Entretien réalisé par Nicolas Bardot le 22 novembre 2025.
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