Entretien avec Claude Schmitz

Sélectionné à Rotterdam, Sainte-Marie-aux-Mines est une excellente comédie qui suit deux enquêteurs particulièrement inadaptés tentant de résoudre un vol de bijoux dans une petite ville alsacienne. Malin et nuancé, le film parvient avec ludisme et facétie à questionner les rôles sociaux que l’on joue et l’absurdité aliénante du monde. Le réalisateur Claude Schmitz est notre invité et nous parle, entre autres, de l’influence exercée sur lui par Tintin. Le film sortira en salles le 11 février.


Le film porte le nom de la ville où il se déroule, cela veut-il dire que c’est le lieu qui est à l’origine du projet ?

En fait, c’est en partie les personnages et en partie le lieu, mais les personnages sont venus en premier. Mon précédent film, L’Autre Laurens, avait une forme plus complexe que celui-ci, il jouait sur la question de genres, sa dramaturgie était plus labyrinthique, avec différents niveaux de couches dramatiques. Parmi les protagonistes de L’Autre Laurens, il y avait un duo de personnages très secondaires qui avaient un peu pour fonction de commenter la fiction qu’on était en train de voir, il s’agissait d’Alain Crab et Francis Conrad, déjà interprétés par Rodolphe Burger et Francis Soetens mais avec pas mal d’improvisations, contrairement au reste du scénario qui était très écrit. Moi qui ai l’habitude de travailler avec des gens qui ne sont pas des acteurs forcément professionnels, cela m’a beaucoup plu de mettre tout d’un coup ces deux personnes ensemble. Je travaille avec Francis depuis longtemps et il n’est pas acteur de formation. Rodolphe, quant à lui, n’avait jamais joué. J’ai réalisé qu’entre eux se formait une sorte d’alchimie un peu miraculeuse. Je me suis dit qu’il fallait leur donner un terrain de jeu plus large pour s’exprimer. L’idée m’est donc venue de faire une sorte de spin off.

Je leur ai évoqué cette idée durant le tournage de L’Autre Laurens, Rodolphe m’a tout de suite dit qu’il trouvait que c’était une bonne idée et il m’a invité à venir voir sa ville natale : Sainte-Marie-aux-Mines. Il m’a parlé de cette incroyable bourse aux minéraux qui a lieu chaque année, qui accueille 10 000 exposants du monde entier, c’est la deuxième plus grosse après celle d’Austin, au Texas. En revanche, une fois que l’événement est terminé, la ville redevient presque dépeuplée. L’endroit est assez mélancolique, c’est une Alsace qu’on n’a pas l’habitude de voir, ce n’est pas tout à fait sur la route des vins. En me rendant sur place un an avant le tournage, j’ai compris que je n’avais pas seulement des personnages, mais aussi un territoire devant moi. Alors autant faire un film qui soit la rencontre de ces deux mondes.

Par ailleurs, je suis belge donc Tintin a eu une grande influence sur moi quand j’étais jeune, c’est quelque chose que je lisais énormément. Pour ce film, j’ai particulièrement pensé à l’album Les Bijoux de la Castafiore qui est vraiment l’épisode le plus conceptuel, basé sur une sorte d’anti-récit où il ne se passe rien. Le vol des bijoux est un prétexte pour trouver un terrain de jeu où créer une atmosphère, développer les personnages et observer les relations entre eux. C’est un peu ce que j’ai voulu faire : une bague disparait dans une bourse aux minéraux, c’est un prétexte, voyons ce qui se passe après.



Comment as tu trouvé le bon équilibre : faire rire avec ces personnages inadaptés tout en préservant leur dignité ?

Je ne suis pas du tout intéressé par toute forme de cynisme. J’ai donné des fonctions à Rodolphe et Francis mais en fait ils sont très proches de leur personnage dans leur manière de s’exprimer, leur gestuelle. La frontière entre leur personnage et eux est très mince. Il y a quelque chose qui m’intéresse profondément et sincèrement dans leur façon de se mouvoir et de parler et j’avais envie de le partager. Cela n’empêche ni l’humour ni l’ironie qui proviennent des situations qui se mettent en place, mais je tenais à ce qu’on ne tombe ni dans la caricature ni dans le folklore. D’ailleurs il faut savoir que tous les acteurs que l’on voit dans le film sont vraiment de Sainte-Marie-aux-Mines. Aucun n’a de formation d’acteur et tous jouent leur propre rôle. J’ai fictionnalisé, bien sûr, mais le pasteur est vraiment pasteur, le propriétaire du restaurant l’est également dans la vraie vie. Tout est à peu près vrai, fictionnalisé à des degrés différents. Ce qui m’intéresse, c’est de porter un regard sur ce territoire et sur ces gens qui ne soit pas empreint de préjugés, de cynisme ou de moquerie. Je tiens à ce que mon regard sur ces gens demeure tendre plutôt qu’acerbe. Je voulais en quelque sorte me défaire de la maîtrise pour au contraire laisser de la place aux gens, en faisant faire en sorte que la fiction reste une sorte de fil très fin.



Ce qui apporte aussi beaucoup d’empathie envers les personnages, c’est la place inattendue laissée à la romance. Peux-tu nous en dire plus sur cet aspect du scénario?

Je vais encore une fois faire référence aux Bijoux de la Castafiore. C’est l’histoire de vieux célibataires dont on ne sait pas trop quelle est la vie sentimentale et qui vivent ensemble dans un château, et c’est là que l’arrivée de la Castafiore vient foutre la merde. Une femme débarque est c’est un problème, pas dans un sens misogyne mais dans le sens d’un révélateur burlesque : c’est son arrivée à elle qui met en lumière le fait que les personnages masculins sont en fait inadaptés. Quand on pense à Dupont et Dupond ou même à Tintin et Haddock, on les imagine uniquement en duo, uniquement en tant qu’entité, on ne se demande même pas s’ils sont capables de fonctionner l’un sans l’autre. On ne ne pose pas non plus la question de leur vie affective, et mettre soudain l’un d’eux dans la position d’être amoureux d’une troisième personne, ça vient casser la dynamique de duo et c’est très beau.

Je pensais aussi, même si j’ai bien conscience que mon film est très différent, à ce film de Fassbinder, Tous les autres s’appellent Ali, cette romance entre une femme au foyer et un homme origine maghrébine. Il y avait quelque chose dans la naïveté et la sincérité de leur relation que j’avais envie de retrouver entre les personnages de Francis et Nour. Je voulais que cela apporte quelque chose de touchant, dans lequel l’humour pouvait toujours être présent.



Tout ce territoire est visuellement mis en valeur par la superbe photo du film. Comment s’est déroulé la prise de décisions avec ton chef opérateur ?

Je travaille avec Florian Berutti depuis longtemps et pour ce film-là on s’est beaucoup demandé comment cadrer, tout simplement. Qu’est-ce qui allait être le mieux adapté à ce récit en termes d’images? C’est très simple : je lui ai encore parlé de Tintin. Ce n’est pas que je tiens à tout prix à faire référence à la bande dessinée, mais en l’occurrence j’avais envie de quelque chose qui évoque la ligne claire d’Hergé comme manière d’aller à l’essentiel. Or, comme beaucoup de moments étaient improvisés, le meilleur moyen d’arriver à faire exister quelque chose dans la durée, c’était de travailler sur le cadre. Je tenais également à ce que les couleurs soient un peu saturées : un ciel très bleu, des nuages très blancs, etc.

Pour ce qui a été de rendre justice à la topographie de cette endroit, j’aime énormément le tout premier plan du film, où la caméra n’arrête pas de chercher le bon point de vue sur la ville, elle tâtonne avant de finir par se fixer sur l’église. Il se trouve que c’était tout simplement des essais improvisés par Florian qui cherchait comment cadrer le paysage, mais quand j’ai vu ça dans les rushs, je me suis dit que c’était un moyen parfait pour débuter le film. Tous les enjeux se trouvaient déjà là : on se situe à la fois dans la carte postale et en même temps on est déjà dans une frontière très différente. Quelqu’un m’a dit que ça pouvait évoquer le début des albums d’Asterix, avec le village gaulois vu en gros plan, mais ça c’est une référence de bande dessinée qui ne m’était pas venue spontanément à l’esprit.



Pour finir, une question de première importance : d’où vient cette émission de télé « Chiens et autoroutes« ?

J’aime le mélange des genres et les digressions. Cette idée m’est venue à Amsterdam. Un soir tard, ma copine et moi avions fumé et nous sommes tombés à la télé sur une émission qui montrait des autoroutes, avec vaguement un chien. Nous avons commencé à délirer en imaginant de quoi il pouvait bien s’agir. Je me suis dit que c’était trop drôle et qu’il fallait en faire quelque chose. Ca ne raconte rien, c’est une sorte de cadavre exquis qui n’a pas de sens mais j’ai un vrai goût pour l’absurde. Certains spectateurs pensent que cette émission existe réellement mais c’est faux. Même mon producteur a cru que je voulais utiliser une émission préexistante et m’a prévenu que ça risquait d’être compliqué en termes de droits (rires).



Entretien réalisé le 1e février 2026 par Gregory Coutaut. Un grand merci à Eugénie Malinjod.

| Suivez Le Polyester sur BlueskyFacebook et Instagram ! |

Partagez cet article