Doublement couronné lors de sa première mondiale au Festival de San Sebastian et tout récemment à Premiers Plans d’Angers, Les Dimanches est un très bon drame à l’interprétation remarquable, dont le scénario sait habilement allier un savoir-faire grand public et des saillies cinglantes bienvenues. Ce film raconte l’histoire d’Ainara, 17 ans, qui révèle à sa famille qu’elle souhaite devenir religieuse. Les Dimanches sort ce mercredi 11 février en salles, la réalisatrice Alauda Ruiz de Azúa est notre invitée.
Qu’est ce qui vous a amenée à choisir ce titre, Les Dimanches ?
J’ai le sentiment que le film gravite autour de deux mondes : d’un côté la famille, de l’autre la religion. La famille que je montre dans le film est très axée sur les rituels de fin de semaine, qui sont encore particulièrement respectés en Espagne. Le dimanche, on se réunit en famille, c’est comme ça et puis c’est tout. De plus, le dimanche est bien entendu un jour très symbolique dans la religion catholique. Cela me semblait donc être le mot idéal pour faire se superposer ces deux mondes, tout simplement.
Qu’est-ce qui vous a amenée à privilégier une structure épousant les points de vue de différents personnages, plutôt que de rester uniquement sur celui de la protagoniste ?
A mes yeux, Les Dimanches est une tragédie. Peut-être pas au sens classique du terme mais, sans en révéler trop, disons que je raconte l’histoire d’une famille qui va se retrouver fissurée, et cela dans un contexte social où la famille est précisément perçue comme une institution extrêmement solide. Tel était le cadre mental dans lequel je me trouvais au moment où j’ai inventé cette histoire : je tenais à dépeindre une famille qui non seulement était traversée de différentes émotions, mais surtout une famille qui réalisait qu’il existait en son sein des points de vue très différents. C’est quelque chose qui s’applique à la fois aux mécanismes qui régissent la famille au sens propre, mais aussi la famille religieuse. A partir de là, je ne pouvais qu’avoir envie d’explorer ces divers points de vue. Par ailleurs, offrir tous ces regards sans jamais les juger, c’était une manière pour moi de laisser le spectateur libre de choisir dans lequel il allait se retrouver.

Quand on entend la désignation « récit d’apprentissage », on à souvent le reflexe de penser qu’il ne peut s’agir que du récit d’un.e enfant ou d’un.e adolescent.e. Or ici, c’est plutôt la famille de la protagoniste qui se retrouve à devoir s’adapter. Qualifieriez-vous Les Dimanches de récit d’apprentissage ?
Quand j’ai commencé à me documenter sur la réalité de ce qu’était la vocation religieuse, j’ai très vite réalisé l’impact énorme que cela avait parfois dans les familles et j’ai senti que c’était là qu’allait se trouver le cœur de mon film. Au cours de ce travail préparatoire, j’ai appris que l’expression d’une vocation religieuse chez des adolescents pouvait pousser des familles à une implosion, une rupture totale, et cela même dans des familles où il y avait beaucoup d’amour. Les familles interprètent souvent la situation comme si on leur disait que leur amour n’était pas suffisant. Il y a deux apprentissages à l’œuvre dans Les Dimanches. D’une part l’apprentissage des codes et rites religieux, et d’autre part celui de la famille et c’est ce dernier que je privilégie en effet. Je ne veux pas divulgâcher le film mais c’est vrai qu’il débute avec un certain type de famille très unie et se termine dans une famille tout aussi unie mais d’un tout autre genre. C’est le voyage de cette famille à l’autre qui structure le film. Je dirais que Les Dimanches est un film sur la fragilité de la famille.
Peut-on pousser l’interprétation jusqu’à dire que croire en la famille, c’est aussi une question de foi ?
(Rires) Oui, effectivement. Je pense qu’il est inévitable, à partir du moment où on parle de la foi religieuse, de la mettre en regard avec d’autres types de croyance. Or, croire en la famille c’est parfois un vrai pari. Qu’est-ce qu’il va falloir faire pour que ma mère soit contente, pour que mon fils ne soit pas confronté à la douleur du divorce, pour que les relations que nous avons puissent continuer? Il n’y a pas de moyen de s’assurer que le chemin que l’on choisit pour soi restera le même que celui de la famille, alors oui je crois qu’on peut parler de foi en la famille, même s’il s’agit d’une foi laïque, terre-à-terre. C’est finalement une foi en quelque chose de plus incertain et fragile car il ne s’agit pas de quelque chose de gouverné par des dogmes ou des vérités absolues.

Votre mise en scène est d’une sobriété très élégante. Quelles questions se sont posées au moment de traduire ce récit en images ?
Mon intention était d’inviter le public à une conversation, je voulais lui donner le privilège d’assister à l’intimité de cette famille et à l’intimité du couvent, sans jamais lui indiquer ce qu’il devait penser ou ressentir. La sobriété était dès lors fondamentale à mes yeux, c’était une rigueur que je me suis imposée pour traduire visuellement ce voyage humain. Un langage visuel moins sobre aurait fatalement amené un jugement dans un sens ou dans l’autre. C’est également dans le but de laisser aux spectatrices et spectateurs leur liberté de décision que j’ai choisi de filmer plusieurs passages dans leur intégralité, de ne pas couper. Certaines scènes sont en effet pleines de questionnements et d’opinions diverses, ce sont des scènes qui traduisent à elles toutes seules la complexité du sujet, et les laisser dans leur intégralité permettait de faire du public un acteur de ce processus de discernement.
En France, on imagine toutes les églises espagnoles forcément flamboyantes et pleines de dorures, mais les décors que vous choisissez sont également très sobres. Est-ce par soucis de réalisme ou bien est-ce quelque chose que vous avez accentué pour aller dans le sens de ce que vous disiez ?
Je tenais à ce que l’humain reste au cœur du film et en parallèle de cela, je tenais à tout prix à éviter les clichés visuels sur la vie religieuse, que ce soit dans le sens de l’idéalisation ou dans le sens de la caricature. Ce qui m’intéressait, c’était la dimension très quotidienne de cette vie religieuse. Nous avons filmé dans un vrai couvent et il s’est avéré qu’il s’agissait d’un lieu très banal, sans romantisme ni présence divine particulière. On se serait presque cru au bureau. Je ne voulais ni fumée ni halo lumineux ni aucun de ces symboles. Certes il y a un Christ en croix au début du film, mais il est là pour servir de contrepoint à la chanson reggaeton que les personnages écoutent à ce moment-là. Cette chanson et ce Christ sont là comme un clin d’oeil, pour d’ores et déjà traduire le dilemme face auquel vont se retrouver confrontés les personnages.

Je trouve que les scènes où les personnages s’engueulent sont particulièrement réussies, plus que dans d’autres films. Les avez-vous écrites d’une manière particulière ?
A la base, le texte était très écrit mais au moment du tournage on jouait beaucoup avec. On faisait des variations en partant sur les intentions cachées derrière chaque ligne de dialogue et cela permettait de détecter les choses qui pouvaient ne pas fonctionner, de voir à quel moment on pouvait se permettre de mettre des pauses logiques dans cette engueulade. De manière générale, je trouve que si on laisse place à l’improvisation dans les scènes d’engueulade, elles deviennent bien trop embrouillées, on entend beaucoup de bruit mais on perd on perd en émotion, il m’a donc paru indispensable de veiller à ce que ce scènes demeurent très structurées afin de préserver l’émotion et la douleur de ces disputes. C’est vrai que ce sont des scènes que j’ai pris beaucoup de plaisir à travailler.
Le film montre l’image très différente que peut avoir l’institution religieuse pour les différentes générations en Espagne. Avez-vous l’impression que le film est reçu différemment selon l’âge des spectatrices et spectateurs ?
En Espagne, les gens de ma génération, disons en gros de 40 à 60 ans, ont un rapport incendiaire à la religion, ou en tout cas un rapport beaucoup plus viscéral. A titre personnel je n’ai pas connu la dictature mais mes parents l’on vécue et c’est sûr qu’il y avait un lien très fort entre l’institution religieuse et la dictature de Franco. De plus, nous avons tous.te.s une expérience personnelle de la pratique religieuse, ne serait-ce que par l’école. Beaucoup de gens de mon âge ont bien connu le prêtre de leur village, et le film a donné lieu à beaucoup d’échanges de l’ordre du souvenir avec les gens de cette génération. Quant aux spectatrices et spectateurs plus jeunes, je dirais que parler de religion ne les intéresse pas en tant que tel, mais iels savent s’emparer du sujet pour parler de liberté personnelle de façon plus générale. L’une des questions qui revient le plus lors des échanges avec les jeunes est la question du libre arbitre : est-ce que nos choix personnels nous sont vraiment propres ou bien y a-t-il des éléments qui peuvent les influencer malgré nous ? Je trouve ce questionnement très intéressant.
Qui sont les cinéastes de prédilection et/ou qui vous inspirent ?
Kore-Eda et Ozu sont pour moi les deux cinéastes les plus importants. J’aime également beaucoup regarder des films de Haneke, même si ça me met toujours mal à l’aise, ce qui reste une position intéressante à avoir en tant que spectatrice (rires). J’aime aussi beaucoup Justine Triet et parmi les cinéastes de ma génération, je citerais bien sûr Carla Simón.
Entretien réalisé par Gregory Coutaut le 27 janvier 2026. Merci à Vanessa Fröchen et Laurence Granec. Crédit portrait David Herranz.
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