Berlinale | Critique : Un hiver russe

Après l’invasion de l’Ukraine en 2022, de nombreux Russes ont été confrontés à un choix brutal : la prison, l’armée — ou l’exil. Entre Paris et Istanbul, Margarita, Yuri et leurs amis, un groupe de jeunes exilés, cherchent leur place dans un monde qui ne semble plus être le leur. Comment imaginer un avenir quand la guerre recompose le monde à notre place ?

Un hiver russe
France, 2026
De Patric Chiha

Durée : 1h27

Sortie : –

Note :

RIEN NE SERT DE MOURIR

On a pu voir ces dernières années de très nombreux documentaires remarquables sur les conséquences de la guerre en Ukraine, mais Un hiver russe de l’Autrichien Patric Chiha adopte un autre point de vue rarement abordé : celui de jeunes Russes qui ont fui leur pays suite à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Le film de Chiha n’est pas guidé par le désir d’offrir un contrechamp aux souffrances de l’Ukraine, mais plutôt par l’envie d’explorer un sujet encore peu traité. Et qui n’a pas de réponse : lorsque tout s’est écroulé dans le pays de ces jeunes gens, lorsque personne ne veut d’elleux ailleurs, où aller ?

« J’ai choisi d’être un vagabond, je sais pas pour combien de temps ». L’incertitude réunit les protagonistes de ce documentaire sélectionné au Panorama de la Berlinale. Impossible de prévoir son avenir en Russie, impossible de savoir où mènera in fine l’étape à Istanbul, impossible de visualiser nettement un avenir en France. Voilà l’expérience d’usure destructrice que filme Chiha, dont les protagonistes sont paradoxalement souvent mis en scène dans des lieux paisibles. Mais solitaires, dans la nature comme dans la ville, allongé.es comme pour mieux se confier. Cette expérience existentielle de la solitude pose de nombreuses questions : quelle place reste t-il encore pour la joie et les émotions ? Est-ce que fuir un régime autoritaire fait de moi une bonne personne ? Qu’est-ce qu’on laisse derrière soi ? La réponse est parfois réduite à des actions simples : pour le moment, « je cours, je m’arrête, j’attends ».

L’hiver russe paralyse indéfiniment le pays, les décors sont enneigés, les autoroutes froides. Dans ce monde lugubre, glaçant et figé, ces jeunes gens sont sans défense, sans droits, sans avoir fait quoi que ce soit de mal. « Pourquoi êtes-vous si morose ? » demande une journaliste télé à un groupe de punk. Il y a de quoi dans un pays qui dévore ses enfants, et où les pères sans aucun entraînement s’engagent aveuglément à la guerre pour s’y faire dézinguer. Un hiver russe évoque cette rupture patriarcale – l’autorité des pères mais aussi l’autorité exercée par le Pouvoir. Une douleur fantôme s’installe, Moscou est déjà peu à peu oubliée par les personnages. Si leur sort paraît pour le moment immobile, Patric Chiha (dont la stylisation ici ou là de la mise en scène semble superflue) raconte pourtant un mouvement qui s’engage, des déplacements qui humainement comptent comme des pas de géants.

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par Nicolas Bardot

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