Gladys, une femme d’une cinquantaine d’années, vit à l’écart de la société, sans logement, sans carte vitale, sans compte bancaire. Rien ne compte pour elle, même pas le sexe, l’alcool et la danse qu’elle pratique pourtant avec une frénésie joyeuse. Un matin, elle rencontre par hasard une amie de lycée, Eugénie, qui va tenter de l’aider contre sa volonté.
Un balcon à Limoges
France, 2025
De Jérôme Reybaud
Durée : 1h10
Sortie : 29/04/2026
Note : ![]()
UNE FENÊTRE OUVERTE
Un film dont les deux protagonistes se nomment Gladys Choseille et Eugénie Flan ne prétend pas s’inscrire dans un pur réalisme – avec de tels noms, on songerait davantage à des personnages imaginaires de Gaston Lagaffe qu’à ceux d’un drame français. Mais le réalisme tel qu’on l’entend n’est de toute façon pas le but du cinéaste qui, au sujet de l’usage des artifices dans son moyen métrage Poitiers, avait commenté lors de notre entretien : « Il n’y a pas plus codé, artificiel et irréaliste que le réalisme au cinéma aujourd’hui. Et le pire, c’est qu’il n’en est même pas conscient. Il croit s’approcher du réel mais il l’étouffe avec ses conventions ». Gladys, formidablement incarnée par Fabienne Babe, ressemble ainsi bel et bien à un personnage de fiction, plus grand que nature : c’est une sorte de Samantha Jones débarquée dans le Limousin, chopant en boite, pissant entre les bagnoles et se lavant dans l’évier de cuisine d’un boulot occasionnel.
Un balcon à Limoges fonctionne sur un antagonisme digne d’une fable : face à Gladys la jouisseuse, il y a Eugénie, raide comme un piquet (elle souffre des cervicales), raisonnable en toute occasion (voter « au centre » – autant dire à droite – est pour elle la seule manière de ne jamais avoir tort), obéissant docilement à des codes de bonne conduite qui exigent qu’elle aide quiconque sur Terre : des Ukrainiens, des Afghans, ou une meuf qu’elle n’a visiblement plus vue depuis des décennies. Ces retrouvailles improbables et colorées semblent sorties d’un épisode d’une sitcom AB. Rien ne devrait se dérouler ainsi et c’est précisément ce que le film va raconter.
Qu’est-ce qui est sous-jacent chez Gladys, pour qui le reste du monde peut bien aller se faire foutre et chez qui la danse et la picole ne semblent pas être une simple célébration hédoniste ? Qu’est-ce qui est sous-jacent chez Eugénie dont l’altruisme forcené paraît mal dissimuler une violence ? Un balcon à Limoges ne psychanalyse pas mais donne différentes dimensions à ses héroïnes. Tout est simple et clair, pourtant tout est plus trouble. Avec son ton régulièrement WTF et son tempo lunaire, le long métrage évoque le cinéma de Paul Vecchiali. Il en a aussi l’imprévisibilité, à l’image bien sûr de cette bascule brutale qu’on ne révélera pas, mais le contraste de la bulle fantaisiste au fait divers est évidemment saisissant.
Voilà qui rend le film vivant, et qui rend ses protagonistes vivantes malgré les (ou grâce aux) artifices. La fête est vue d’en face, par un voisin qui croit tout voir et tout savoir – on ne voit et on ne sait pas tout. Ce n’est d’ailleurs pas la résolution (ou la destination) qui comptent dans Un balcon à Limoges, mais plutôt les décrochages, les moments suspendus (comme un déjeuner sur l’herbe alangui, ou une sortie en boite où tout le monde danse mal), puis les violentes accélérations jusqu’au grand-guignol. Un balcon à Limoges trouve son charme personnel dans ces pics et ces creux qui composent 1h10 de vies.
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par Nicolas Bardot
